Chapitre 16: une affaire peu honnête

Montbart, 1962

Paris c’était fini! Montbard se profilait sournoisement au bout la nationale! Montbard, son garage, mon bureau, ma machine à écrire, ou le monde comme il va. Mon pygmalion m’a déposé devant l’entrée du garage.

CC646644-5753-4BE9-8E00-403C60992E50

La grille accordéon était ouverte, le décor était bien planté pour que recommence la routine ordinaire. Comme je n’étais pas une pleurnicharde, je suis descendue bravement de la voiture. Il m’est venu à l’esprit le titre d’une romance que j’avais dévorée avec émotion dans ma chambre de jeune fille: “Au nom du devoir.” Sur la couverture, un couple en pâmoison se faisait des adieux déchirants.

770D9760-CCF3-417A-8627-8E51BD9A3187.jpeg

PowefulCreativity-Wordpress.com

Lui, devait aller rejoindre sa mère mourante et elle, son mari infirme. Ces deux-là flanqués de deux handicapés m’avaient arraché de chaudes larmes. Mais seule la littérature a droit de réserve pour les grands sentiments; Marc s’est tout simplement contenté de me dire:

— Finie la vie parisienne. Le Suisse s’impatiente de voir ses Rubens.

Marc a quêté un mot de confirmation. Je lui ai glissé un sourire de soumission qui l’a rassuré puis il m’a tendu le journal de Pauline.

“Tiens! Tu y tenais tant.”

J’ai empoché les cahiers comme une gourmande qui ferait une réserve de bonbons et je lui ai dit:

— À la revoyure, Monsieur l’ingénieur. Au fait où en est le débit du Rhin?

9A81C02B-2A47-4446-82B1-8882BADC962E

Il a eu l’air surpris mais il s’est certainement rappelé au vol de son premier mensonge. Il ne s’était toujours pas confessé et continuait à se prétendre employé par les ciments Laforgue. Sans embarras, il a ajouté:

— Mon équipe est vraiment formidable. On en voit le bout.

J’ai vu s’éloigner la voiture de Marc vers l’Est, la mallette noire dans le coffre. Cette fois, ses clients aimaient la Renaissance italienne. Je ne manquais pas à ma bonne vielle routine et j’étais allée fouiner dans sa mallette noire armée de mon épingle à chignon.

Ma belle arsouille m’a donc fourni tout le matériel pour que je singe les esquisses de Rubens. L’aventure m’a amusée, l’exercice m’a fascinée et l’envergure de mon talent m’a grisée. Je ne m’étais jamais aventurée à imiter les maîtres flamands car leurs traits de crayon si musclés me plaçaient d’emblée derrière une ligne que je n’avais pas su franchir et il me fallait bien de l’inconscience pour m’y risquer. Je craignais de rencontrer les limites de mon talent qui auraient tout de go asséché mon enthousiasme de jeune peintre. L’enjeu était trop grand, trop cruel, mais Marc m’a donné de l’audace. J’étais très contrariée de lui être redevable du saut de l’ange mais, après tout, personne ne me forçait à le remercier. 

78E42EFE-D1BA-4890-A826-936E8918E8D2

Après quelques échauffements, ma main avait concilié une autre vie que celle que je lui avais assignée jusqu’à présent. Je crayonnais, je pastellisais des traits longs, droits, bosselés, ondulés et frissonnant d’émotions. Je me laissais surprendre par un sourire énigmatique, un froncement de sourcils mécontent, des commissures de lèvres anxieuses et des yeux plissés dans un rictus de bonheur. Des âmes inconnues, incontrôlées naissaient sous mes  doigts. J’écoutais le petit concert doux de la craie sur le papier, j’étalais, j’estompais les contours ou, changeant de technique, je m’agaçais parfois du chuintement de la plume de fer, dure mais ployante, sur le vélin rêche. Parfois je me corrigeais en repassant le trait, alors ce petit bec bifide grésillait comme une cigale écrasant entre son bec double l’encre rouge de la cinabre broyée. J’avais cerné les mouvements de poignet et de main, magie nécessaire à tout bon faussaire. J’avais retrouvé cette gymnastique pleine d’une poésie indicible qui colportait la patte inédite du grand maître flamand. Le résultat était époustouflant! Marc allait se charger des dernières étapes de vieillissement. C’était son talent, j’avais le mien, nous faisions décidément affaire. Marc a envoyé ma chansonnette au banquier à laquelle il n’a demandé qu’à croire. L’imprimeur ricanait de l’amateur berné, Marc jubilait et embrayait fissa sur l’étape suivante. 

Le banquier, émoustillé d’avoir au bout de son hameçon la proie tant désirée, n’a pas mis en doute ce commencement de preuve. Il a pris notre  promesse de vente pour la récompense de son obstination. Son intuition géniale était payée de retour. Car il s’est pris un peu pour un expert, notre tourneur d’argent, il s’est pris aussi pour un esthète à l’esprit renard et au flair d’épagneul. Son esprit sagace qui lui avait fait faire de bons investissements s’avérait maintenant infaillible dans le domaine de l’art. Le ciment, les grues et le béton de l’immobilier n’étaient plus son seul domaine. Nous tenions notre Monsieur Jourdain!

Il n’a pas fallu attendre longtemps pour que ces deux-là soient en affaire. Marc a été habile.

9473BB73-A392-41E9-BE3E-C004F4D02C3C

Il n’a pas lésiné sur les voyages, les rencontres feutrées dans des hôtels chics. Le rendement anticipé de la tractation méritait un traitement de faveur. Notre banquier était un élève appliqué qui avait lu tous les articles sur Rubens. Il a donc inspecté avec une précision de chirurgien les procédés techniques et s’est assuré de l’authenticité des estampes en appelant à la rescousse quelques experts. Marc et moi, tandem illusionniste brillant, ne manquions pas d’optimisme. Les experts ont certifié l’authenticité et la vente a été conclue.

Je n’ai jamais participé aux tractations. Je travaillais en silence, gourmande des nouvelles que Marc m’apportait de Suisse. Des chocolats faisaient foi de ses visites.

1DE31A18-89FE-4973-A65F-DE4713CEF75E.jpeg

Le jour où le gros banquier tout confit de certitude a signé le chèque, j’ai jubilé. Cette vente était comme une revanche que je prenais sur le marché de l’art qui m’avait laissée sur le bord de la route. Moi, la petite Montbartoise, je blousais un banquier Suisse et les experts de monseigneur! la bonne blague. Forte de mon succès, ma vie au garage s’empoussiérait et perdait de sa réalité. C’était un décor de carton pâte que je voyais le matin en allant travailler. Paris, que je n’avais vu qu’une fois, avait une épaisseur bien réelle.

Jean Béraud http://www.tuttartpitturasculturapoesiamusica.com

Les marronniers juponnés d’une grille ajourée, les trottoirs pavés, les immeubles aux façades ornées de feuilles d’acanthe ou des portes cochères couronnées d’une corbeille de fruits ne cessaient de hanter mes pensées. Je me remémorais avec joie les palais désertés transformés en musées où derrière des murs en pierre de taille le monde s’assagissait. Je me promenais avec bonheur dans ces lieux où le talent humain s’exposait derrière des caissons de verre, jolies retraites pour miniatures, émaux, bibelots d’ivoire ou de bois de pin et que sais-je encore. Je roulais des yeux ronds devant les gracieux débris d’une vie d’avant. Je reconstituais dans la douceur des lieux le quotidien d’une duchesse, d’une paysanne ou d’une ouvrière. Tandis que Marc galopait devant moi, je le suivais comme un petit âne retors. Je m’émerveillais de la vertu des musées qui travestissaient le prosaïsme des objets du quotidien en moments précieux. Je crois que j’aurais donné n’importe quoi pour que mes tableaux se balancent au bout d’une cimaise dans une de ces salles qui concurrençaient largement la caverne d’Ali-Baba.

494BF269-4C33-410C-B5F7-448CBF4239DB

C’était là des pensées quasi schizophréniques qui m’habitaient. Je perdais de vue mon lot quotidien pour vivre une réalité flottante, impalpable mais si vivante et si chaleureuse. 

Tout aurait parfaitement fonctionné si le neveu du banquier n’avait pas sorti sa science d’étudiant de l’école du Louvre. Tonton banquier, self made-man, souffrant de ne pas avoir fréquenté les institutions scolaires prestigieuses, passait sa frustration en participant activement aux frais de scolarité de son neveu. Le neveu, lui, avait hérité de la fibre commerciale et rusée de son oncle. Méfiant à l’extrême, il croyait toujours se faire duper; en l’espèce, le commerçant méfiant déguisé en étudiant chic avait eu raison d’inspecter de près mes belles œuvres. Tatillon comme pas deux, il a chipoté pour une erreur de coiffure. Une boucle sur le front, un peu trop régence! Cette fantaisie aurait pu passer inaperçue mais elle était trop lisse, trop posée. Elle manquait de ce génie brouillon qui agitait comme par enchantement l’immobilité du dessin. Le diagnostic était lancé: “provenance douteuse.”

4B92707E-07B7-41AB-A4A3-9AF556553617

Mais le banquier avait le rêve tenace. Il avait trouvé le Graal et il n’était pas prêt à recommencer la quête. Chagriné par ce diagnostic, il s’est d’abord excusé de l’indélicatesse de son jeune neveu. “Cette conclusion factieuse frise l’impolitesse.” A-t-il écrit dans un billet pétri d’excuses. Mais l’habile neveu avait instillé le doute et les regards béats de notre banquier finissaient toujours par se fâner sur la boucle traîtresse. La démangeaison d’une contre-expertise finit par l’emporter. Ce Monsieur Jourdain des arts retrouvait peu à peu son bon sens et son humilité à notre désavantage. Il a fait appel à un expert flamand qui, frétillant de curiosité, a déboulé recta chez notre ami. Et nous, nous attendions avec anxiété son verdict.

Néanmoins, l’assurance de Marc n’avait pas l’air de faiblir. Il poursuivait ses activités avec flegme et parfois il levait le nez en disant:

“Je me demande où en est notre expert?

Je répondais inquiète:

— Et que ferons-nous s’il  découvre que ce sont des faux?

— Il boira à ton talent!

87B43A0F-07C8-4CC7-A45F-8B17EBBD74CD.jpeg

— Sérieusement?

Il me fit un clin d’œil rassurant et ajouta en chantonnant,

— Je me régale déjà de la suite.”

7942E9F4-26B3-41E5-A520-F02FA86FC894

Advertisements