Chapitre 15: Le secret des archives

Paris, 1962

Nous sommes allés aux Archives Nationales car il y a belle-lurette que l’Hôpital Saint-Antoine s’est débarrassé de ses vieux papiers. En nous accueillant, l’archiviste nous a annoncé avec bonhommie que nous n’étions pas les seuls à nous pencher sur les prouesses de ces deux moines chimistes. Marc m’a chuchoté à l’oreille;

— Pas besoin d’avoir fait l’école de police pour soupçonner une visite d’Hélie. 

— Reste à prouver que c’est bien lui.

— Un de tes sourires maison! et je te fiche mon billet que ce fonctionnaire noyé dans son tablier trop large ira vérifier ses fiches visiteurs.

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Bave Fine Art/ The librarian/ a fin 19th century portrait

Le petit bonhomme en blouse grise, lunettes noires, cheveux gris et qui se déliait les articulations en même temps qu’il parlait pour ne rien dire, parcourait les allées étroites de livres et de microfilms comme un un jouet à roulette. De temps en temps; il se retournait pour s’assurer de notre présence. Il s’est arrêté net devant un rayonnage métallique et nous a tendu un dossier d’un vert passé.

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Hu.wikipedia.org/ Fajl: Carl Spitzweg 021.jpg – Wikipedia

— Voilà les registres de comptes des deux moines. Vous y trouverez même les  recettes des ventes de légumes de leur potager.

Les abbés avaient consigné dans un catalogue leurs commandes d’ambre assorties de la date de livraison par le commis Lemarchand ainsi que le nom de leur fournisseuse: Caroline de Montclerc. Dans les dernières pages ils notaient la livraison de fioles de vernis ou d’ambre dissous à la mercerie Bastien de Montclerc, aux Tuileries. Cependant, les registres ne mentionnaient aucun commerce après mars 1815. Apparemment Caroline avait eu l’exclusivité des livraisons d’ambre brut et des fioles de vernis. 

 

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De plus, ils ne faisaient dans leur journal que de très discrètes allusions à leurs travaux de recherches. Ils ne parlaient que de la viscosité de l’huile et de l’intervention capitale d’une peintresse dans la mise au point de l’équilibrage des mélanges. Quant à Jean Lecourbe, il avait envoyé de l’ambre brut aux moines, à deux reprises et aurait reçu une seule fiole d’ambre dissous. Cependant, la deuxième livraison d’ambre brut avait été retournée à l’envoyeur sans autre motif que les abbés étaient trop occupés pour collaborer avec Jean Lecourbe.

Notre fonctionnaire au tempérament méridional a repris le dossier après notre lecture méticuleuse. Bien habile à jouer de la persuasion, j’ai fini par séduire ce petit bonhomme affable qui ne demandait qu’à bavarder pour tromper son ennui. J’avais appris au garage à enlacer verbalement ceux qui m’écoutaient et à les entraîner là où je voulais; aujourd’hui, cette compétence s’est révélée fort utile et Marc m’en a d’ailleurs généreusement félicitée! 

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Pinterest/ 278 best Vintage images on Pinterest/ Arnold Sarnoff

D’abord notre fonctionnaire s’est offusqué de ma requête en affirmant ne jamais déroger à la déontologie de la profession. Il tapait du pied comme une mule récalcitrante en déclarant:

— L’identité du précédent visiteur? mais vous n’y pensez pas! Jamais je ne transmettrai d’informations personnelles. C’est comme un serment qu’on nous fait prêter à notre prise de fonction.

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Pinterest.com/ Johann Hamza (1850-1927) Dispute à la bibliothèque

Pourtant, il avait l’air de débattre intérieurement d’un problème éthique en se grattant le menton quand, de sa voix exaltée, il a ajouté:

— Voilà… mais tout cela doit rester entre nous, bien entendu. Votre prédécesseur n’avait pas l’air bien honnête puisqu’il m’a proposé… à ce moment il s’est interrompu, a roulé des yeux ronds comme des calots de droite à gauche pour s’assurer de la solitude des lieux et a continué… C’est que votre prédécesseur m’a proposé un affreux marché.

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It.wikipedia.org/ File: unknown man, formerly known as james Northcote by Sir David Wilkie.jpg- wikipedia

— Nous ne doutons pas de votre intégrité et vous pouvez compter sur notre discrétion, a ajouté Marc en se raclant la gorge.

— Il m’a proposé une somme d’argent conséquente contre le dossier. Vous pouvez juger de ma probité puisque le dossier est encore là. Mais ce n’est pas tout. Il a débité sa réponse à toute vitesse comme pour minimiser sa gêne face à cette infamie.

À ce moment, un de ses collègues s’est posté devant nous pour vérifier les cotes de quelques ouvrages. Notre archiviste a donc ressorti le dossier et nous a commenté le système comptable des frères chimistes en attendant que son collègue décampe. Notre intimité revenue, il a continué l’historique du dossier en se mordant la lèvre inférieure et en dodelinant de la tête:

—… Voilà,  c’est qu’il était d’une dextérité impressionnante… il a subtilisé une lettre sans que je m’en aperçoive. Fraudeur, voleur…

— Et un peu magicien! a dit Marc pour compléter le tableau.

— Voilà! si vous voulez, un peu magicien. 

— Vous connaissez le contenu de cette lettre?

— Pas vraiment, mais il y a probablement un résumé sur la fiche de présentation. Suivez-moi, elle est à la documentation générale. 

La fiche révélait succinctement les faits suivants:

Dans un plaidoyer émouvant, Jean Lecourbe, peintre dans l’atelier de David, propose une collaboration en son propre nom avec les moines Busnel et Esnault en vue de mettre au point le procédé de l’ambre dissous. Les frères chimistes déboutent le dit peintre de sa demande au motif qu’un tiers, dont ils ne dévoileront pas le nom, s’oppose à son droit de regard et à sa participation.

Comme disait Marc “pas besoin d’avoir fait l’école de police” pour comprendre que les cahiers étaient la propriété de son aïeule. La joyeuse éclosion de nouveautés chez Lecourbe ne devait rien à son talent mais tout à une coopération rapprochée avec la belle peintresse. Elle esquissait les prémices d’une scène et préparait sa palette aux nuances inégalées tandis que lui faisait du remplissage de couleur. Il n’avait pas son pareil pour la transparence des dentelles, le plissé de robe ou le mordoré d’une boucle blonde, mais elle, d’une touche invisible rectifiait une main lourde, illuminait un sourire guindé ou faisait souffler une bise pour que frémisse une dentelle.

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L’archiviste, en refermant le dossier, a ajouté sur le ton de la connivence: 

— Ce n’est pas la seule chose que le visiteur précédent a voulu consulter. Venez! Suivez-moi!

— Le visiteur précédent… C’est un peu pompeux cette élision, a rectifié Marc en insistant bien sur le mot élision.

— C’est juste. D’ailleurs, protéger l’anonymat d’un voleur constitue une infraction, n’est-ce-pas? On doit appeler un chat un chat, vous ne trouvez pas?

— Assurément, a répliqué Marc très conciliant.

— Bon, le voleur s’appelle Hélie Lecourbe. Voilà c’est dit! Probablement un descendant du peintre. Vous parlez d’une postérité!” 

Le bibliothécaire se dirigeait avec assurance vers la section des gazettes d’Empire en même temps qu’il parlait. Arrivé devant la bonne section, il a sorti des rayonnages un grand recueil broché des numéros  du “Moniteur Universel” de l’année 1814. 

— Tenez! Monsieur Lecourbe s’est attardé sur la section art, notamment la critique d’exposition annuelle du “Salon carré du Louvre.” Cet entrefilet du Sieur Limay, critique d’art bien connu de l’époque, a eu l’air de le contrarier.

Mademoiselle Caroline Lery de Montclerc emporte tous les suffrages par la vérité de ses portraits. Elle joint à ce mérite un dessin correct avec beaucoup d’effet et connaît très bien le choix et l’application des couleurs. Ses portraits n’offrent que des beautés. Après les avoir tous vus, je suis revenu avec un vrai plaisir sur le portrait de Mademoiselle de Marny et Madame Jomini. Dans le premier, la couleur des joues qui tient de la pêche dans la partie fuyante et de la rose dorée dans la saillante, traduit toute la fraîcheur du jeune modèle, tandis que l’autre d’une couleur moins chaude, porte le caractère sérieux d’une grande vérité. Il n’y a point de fixité dans les yeux mais des regards avenants, ni de pause rigide mais des mouvements gracieux. On remarque ces défauts dans les portraits de Jean Lecourbe qui sont, malgré tout, d’un excellent effet, mais la manière est sèche et les tons sont durs. Le glacis de mademoiselle Lery de Montclerc donne de l’âme, du caractère et un éclat incomparable à l’application des couleurs. Jean Lecourbe semble envier la réputation de mademoiselle Lery de Montclerc en s’attachant à rivaliser avec le fini de porcelaine de son glacis. Le sien, bien que brillant, n’a pas le rayonnement de celui de Mademoiselle Lery de Montclerc. Ce secret d’atelier, qui ne cesse d’étonner et de se perfectionner, suscite les convoitises et il se dit que Louis XVIII serait tenté de faire des infidélités à son peintre officiel pour se faire portraiturer par la belle peintresse. Monsieur Guiffrey, mon confrère de la “Revue de Arts,” raconte à qui veut l’entendre l’anecdote fort drôle d’un visiteur qui fâcha notre peintre pourtant si bien en cour:

— Voyez, mon ami dit le visiteur, comme ce peintre connait bien son anatomie…

Jean Lecourbe, qui se tenait aux alentours de ses œuvres pour cueillir sur le vif les impressions de ses admirateurs, prit l’amateur à partie en l’invectivant sur un ton les plus rudes:

— Monsieur, ne vous tromperiez-vous point de salon? C’est que nous ne ne sommes pas à l’académie de médecine. Je suis peintre et je n’ai reçu d’aucune ordonnance le titre de professeur d’anatomie!

La saillie de Monsieur Lecourbe ne manque pas d’à propos, mais s’il n’est pas professeur de médecine, il n’en est pas plus philosophe car il manque cruellement de sagesse. 

Je terminerai mon article en affirmant que le peintre de portrait au talent le plus assuré est bien la peintresse Caroline Lery de Montclerc. Et à quiconque a vu le salon: “Convenez que Caroline de Montclerc devrait donner des leçons de glacis à Monsieur Lecourbe!” 

Je ne m’étonnais pas qu’Hélie ait fait grise mine après avoir pris connaissance de l’article acerbe du sieur Limay. Il avait clairement affirmé la supériorité du talent de Caroline et confirmé les tentations de Louis XVIII à lui confier son image. Cette exposition avait peut-être été la consécration de son talent mais elle avait aussi amorcé la guerre larvée entre les deux peintres. 

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Que s’était-il passé? Pourquoi Caroline avait-elle interrompu une carrière qui s’annonçait brillante pour vivre recluse dans un château éloigné de la ruche parisienne? Pourquoi avait-elle abandonné son illustre clientèle? De plus, les conditions de sa disparition me troublaient. Qu’elle se soit rendue à Vienne pendant le Congrès ne me surprenait nullement car il ne lui avait pas échappé que cet événement, qui rassemblait les dirigeants d’Europe les plus importants, était l’opportunité unique de voir se multiplier les commandes et d’asseoir sa renommée. Alors, pourquoi avoir quitté mystérieusement un endroit si lucratif pour ne plus reparaître? Par contre, la présence de Jean me chiffonnait. Que faisait-il au Congrès, aussi alléchant soit-il quand on est peintre officiel de Louis XVIII?

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7 thoughts on “Chapitre 15: Le secret des archives

  1. Chère Montaine bonsoir,

    Je retrouve avec un très grand plaisir votre style raffiné, élégant, riche, fluide et toujours aussi prenant. Je suis retournée en arrière pour me remettre dans l’histoire, et attends avec autant d’impatience que de plaisir la suite. Merci Montaine pour ce retour très apprécié.

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  2. Chère Belle Source,
    Merci de votre visite et de votre fidélité qui me touche beaucoup. Je suis contente que la suite du roman vous plaise. Je suis en train de le relire et de le “corriger.” Je rajoute ici et là des précisions qui manquent. Le chapitre 16 est pour très bientôt.
    Je vous souhaite une excellente soirée
    Montaine

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  3. Bonjour Montaine, une perspective joyeuse que celle d’attendre le chapitre 16. Les personnages sont très attachants, et à la progression de l’intrigue en poupées russes captivantes. Merci pour ce retour qui me touche aussi et très bonne journée.

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  4. Chère Montaine J’ai rattrapé mon retard. Votre roman a l’art de captiver le lecteur.
    J’aime beaucoup votre talent à décrire les ambiances.
    J’attends la suite avec impatience.
    Michèle

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    • Chère Michèle,
      Je suis contente de vous revoir! C’est un peu moi qui suis en retard… Je vais desormais être plus ponctuelle!😉
      Je vous souhaite une bonne soirée
      montaine

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