Chapitre 13: Une rencontre fortuite

Paris, Mai 1814.

Un alignement de fenêtres rehaussées de frontons rectilignes, une terrasse derrière une balustrade de colonnettes pansues, c’est l’envers de l’hôtel Saint-Florentin. Les croisées ouvrent sur une ruelle de service où la circulation des carrioles de commis s’activent dès l’aube. De ce côté-ci de la maison, le Duc de Talleyrand n’est pas d’humeur à divertir ses hôtes.

Jeanne m’attends au verso de l’hôtel.

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The Pet canaries, Joseph Caraud, French (1821-1905)/ Pinterest (Charles Sillem Lidderdale)

Habillée comme un homme je glisse comme un songe dans la rue sombre. Jeanne ouvre une porte de service qui conduit à un étroit corridor dont les murs sont couverts jusqu’à mi-hauteur de panneaux de pin sans ornement. Elle trottine rapidement devant moi et les mouvements ascendants ou descendants de sa chandelle guident mes pas dans l’obscurité. L’escalier en colimaçon que nous empruntons me parait interminable, mais notre course est interrompue par une porte basse. Jeanne se retourne précautionneusement et me chuchote:

— L’escalier donne sur un long couloir qui longe secrètement les salles de réception et les chambres. Bien vous en prit d’avoir enfilé vos chaussons de soie. Gardez le silence et suivez-moi.

Un peu plus loin, elle s’immobilise devant une ligne brisée au format d’une porte. L’intrépide Jeanne tourne vers moi son regard amical et en suivant de son ongle le trajet de la fente elle m’explique la mécanique de la porte invisible:

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Petrus Theodorus van Wijngaert- Listening at the door/ Radnorshire Fine Art

—La marque suit les boiseries du salon. Voyez ce rail à nos pied et cette poignée attachée au vantail. Il suffit de tirer vers nous le panneau placé sur deux roulettes et de le faire coulisser le long de la rigole. Sa main mime le mouvement du panneau. Je suis frappée par son assurance ainsi que son amusement à ouvrir les portes dérobées pour conclure un marché qui pourrait nuire à sa maîtresse. Comment a-t-elle acquis l’intelligence de cette architecture secrète? Jeanne aux yeux pétillants de malice explore en catimini des volumes qui en cachent d’autres. Elle a donc au cours de ses périples solitaires déniché le secrétaire où la Duchesse cache ce qu’elle doit être la seule à connaître. 

L’exploration est périlleuse. La chambre de Dorothée  est mitoyenne à son boudoir. Une porte communicante permet à la princesse d’aller de l’une à l’autre. Jeanne s’est assurée de la fermer au moment du couché en même temps qu’elle a entrebâillé les volets intérieurs. Sa maîtresse ne se préoccupe pas de ces détails. Au-dessous, la chambre de Talleyrand est reliée au boudoir par un escalier clandestin qui mène au passage que nous avons emprunté. Jeanne fait le guet dans l’embrasure du vantail déplacé. 

Frôlées par la lumière grise, les boiseries bleues rechampies de blanc, paraissent presque phosphorescentes. Cette faible lueur me sert de flambeau. À droite, la cheminée: son manteau d’albâtre orné de déesses à l’allure garçonnière, minaude comme une parure.

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Chateau de Valençay, Chambre de la Duchesse de Dino.

Le secrétaire qui lui fait face est placé sous un médaillon au bois garni de brins de jasmin, et de boutons de rose. J’observe cet objet adorable dont le verni luit d’un orient brun dans le clair obscur. D’abord je l’ausculte. Je  tapote du bout de l’ongle les panneaux pour localiser les cavités et les pleins. J’écoute son babil: minuscules crypte, ravines, vésicules, encoignures et crête. Il avoue sa géographie interne. Jeanne m’a dit que la Princesse traine comme un bréviaire le petit fascicule de la pièce de Marivaux “l’île aux esclaves.” Les marqueteries compliquées illustrent les scènes de la farce, je soupire d’aise car j’ai gagné mon premier pari. “Point de clé” a dit Mathurin, mais un jeu compliqué de boutons invisibles à pousser, de colonnes à tourner dans l’ordre pour atteindre la cache.” La trame de la pièce me trotte dans les méninges. Je cherche dans les gravures celle qui illustre la première scène de la comédie et ce n’est pas une gageure trop périlleuse que de miser sur un navire échoué sur un rocher. Je tourne une des colonnettes qui l’encadre et le secrétaire obéit en émettant une faible friction. Je pianote le meuble en suivant l’ordre du déroulement de la pièce, il grince, couine et chuinte à chacune de mes manipulations. Enfin le dernier panneau se dévoile: Arlequin baise la main de son maître. Je tourne l’encrier encastré. Rien. Jeanne s’impatiente et je m’inquiète, car il m’a semblé entendre un bruit. Lentement je lui fait faire une autre rotation. Je sens la mollesse d’un petit ressort qui cède au mouvement et le panneau coulisse, mais la cache est vide et ma déception est immense. Plus de doute, j’entends des pas pressés au bout du couloir. Que faire? Dans l’urgence je parcours une dernière fois des yeux le bonheur du jour. Sur le fronton du casier, une rose de bronze scintille dans la nuit comme un bijou. Je presse le bouton. La plateforme du bas se soulève révélant une niche assez profonde pour contenir quelques documents. Le parchemin que je convoite se trouve dans la liasse de documents, je le prends et le cache dans mon pourpoint. 

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77 best transforming furniture images on Pinterest/ https://www.pinterest.com/treehugger/transforming-furniture/

                                                              Comédie en un acte

Caroline: jeune peintre, mais pas seulement

Jeanne:   servante un peu fouineuse et espiègle

Pavel:      Adonis mystérieux

(Un homme se précipite dans le boudoir et ferme le vantail prestement. C’est l’homme qui a donné à Jeanne une lettre en catimini, et lui a manifesté un certain intérêt lors de sa présentation officielle à la Princesse de Courlande. C’est aussi l’homme que Jeanne a suivi au “Singe Vert.” Elle a appris ce jour là qu’il est allié à la rébellion polonaise contre la Russie expansionniste. En un regard circulaire ils se reconnaissent tous les trois. Le jeune fringant est un peu surpris de cette rencontre fortuite. D’emblée ils sont liés par leurs activités frauduleuses.)

Caroline:

Décidement, vous n’aimez pas être annoncé.

Pavel:

Je n’importune jamais.

Caroline:

Des égards qui vous honorent.

Pavel:

Quant à vous, voilà une heure tardive pour une visite. 

Caroline:

J’ai un chaperon.

Pavel

Je gage que la dévotion de la mignonne ne vous protègera d’aucune embuscade.

Caroline:

Si ma situation vous préoccupe vous me ferez escorte jusqu’au logis de mes parents. 

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Jeanne: (à Caroline)

Faut-il encore que les devoirs du service de notre homme lui laissent assez de temps pour les civilités.

Pavel

La mignonne ne manque pas de…

Caroline:

… d’esprit frondeur monsieur, et elle est aussi…

Pavel:

… dépositaire de confidences, n’est-ce-pas?

Jeanne

Je rends des services. J’ai donc parfois des obligés.

Pavel (il se tourne vers Caroline):

Dois-je penser que vous êtes son obligée?

Caroline:

Ou peut-être vous?

Pavel (à Caroline):

Vous avez besoin d’un guide. Votre commerce ne se dévoile pas au grand jour.

Caroline:

Le vôtre non plus. Nous avons ce détail en commun. 

Jeanne (coupe brusquement leur badinage)

La nuit est notre alliée. (Elle se tourne vers Pavel et dit sans ménagement). Je crois savoir ce que vous cherchez.

Pavel (moqueur et surpris)

Vraiment! Vous croyiez. Et comment se peut-il que vous sachiez ce que cherche?

Jeanne:

Votre accent vous trahit. Vous êtes polonais.

Pavel:

Je pourrais être Russe.

Jeanne:

Vous portez autour du coup l’aigle unique. Les russes ont préférés deux aigles adossés.

Pavel:

Vous voilà bien instruite.

Jeanne:

Inquiet que je vous cherche querelle? Voici quelques semaines que vous tournez autour de l’hôtel comme une abeille autour d’un pot de miel. Mais Vous n’osez nous dire ce qui vous amène ici.  

Caroline:

C’est qu’une mauvaise alliance pourrait être fatale, dans ce Paris occupé.

Pavel:

Fatale, en effet. Le terme pour en parler n’est pas plus grand que la chose.

Jeanne:

C’est pourquoi…plus les temps sont tourmentés plus la confiance est précieuse.

Pavel:

Nécessaire même. Vous disiez connaître l’objet de ma visite.

Caroline:

Le “Singe Vert” est bavard. Ne vous défendez pas. Je vous y ai vu.

Pavel:

Vous me surveillez.

Jeanne:

J’y étais par hasard.

Pavel:

Un hasard opportun.

Jeanne:

Ne faites pas l’offusqué. Apprenez à regarder derrière votre épaule. Votre aplomb vous donne bel tournure, mais vous joue des tours.

Pavel:

Quelle péronnelle.

Jeanne:

Ménagez-moi. Nous avons les même aversions. Moi non plus je n’aime pas ces Russes qui sont rentrés en grand vainqueur dans Paris. Les souverains alliés cherchent à instaurer la paix en décidant pour le peuple et en restaurant les Bourbon, au grand mépris de la Révolution. Les bruits courent que la France ne serait pas conviée à Vienne pour signer le traité de paix. Alexandre prétend “cimenter l’union des nations” mais il ne cherche qu’à étendre ses frontières. Croyez-moi, le Tsar ne libèrera pas la Pologne, j’ai oui-dire que son frère Constantin sera vice-roi de Pologne. Aucun polonais n’est pressenti. Vous organisez la rébellion, Il vous faut la convaincre. Laissez-moi vous conduire à quelques documents persuasifs. C’est ce que le tsar appelle les documents de Cordoue.

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4 thoughts on “Chapitre 13: Une rencontre fortuite

  1. Chères Belles Sources,
    Merci pour votre visite. Il est vrai que le système pour laisser les commentaires n’est pas des plus simples.
    À bientôt sur votre site.
    Bonne journée
    Montaine

    Liked by 1 person

  2. Bonjour Montaine ,
    J’avais un peu perdu le fil de l’histoire et ai dû retourner en arrière . Ce sera un plaisir de savoir ce qui est advenu à la jeune femme peintre . Ce serait dommage de s’arrêter à mi-course .
    Ces aventures ont dû vous donner beaucoup de travail de documentation en amont .
    C’est agréable se suivre les aventures des personnages dans les couloirs secrets de la maison de Talleyrand .
    Bonne soirée à vous.
    Cordialement .
    Lise

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  3. Bonjour Lise,
    Merci de votre passage. Je suis contente que les aventures de Caroline vous amusent. Le livre est fini! Je suis entrain de le corriger. Voilà! voilà! le chapitre 14 arrive!😉 Suivez la flêche
    Bonne lecture donc et merci pour vos encouragements
    Montaine

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