Chapitre 12: la rétrospective

Montbard, 1962

En tous cas voici mon bon Marc de nouveau sur les routes: Paris, l’Allemagne, Montbart. Voilà que son petit commerce triangulaire s’étoffait de jour en jour. Celui-là non plus ne manquait pas de piment! Notre relation était une suite d’aurevoirs mélos et de retrouvailles épicées. C’était romantique et charmant. Chaque départ soulageait Lionel, chaque retour l’inquiétait. Moi, je mentais effrontément en débitant sur le ton l’évidence et les yeux au ciel:

— Marc est marchand d’art: je peins, il vend mes toiles. De quoi tu t’inquiètes?

Lionel se persuadait de croire à mes déclarations, car la confession de mon infidélité aurait pu lui signifier son congé. Il était un peu comme un employé soumis devant son employeur, alors il optait pour un semblant de normalité. Quant à moi, un brin de culpabilité chatouillait ma conscience qui avait cessé d’être pure, mais je me remettais bien vite de mes eaux troubles. Car, n’était-ce pas son intérêt mercantile qui le poussait à me croire sincère? N’était-ce pas ce même intérêt qui avait motivé sa flamme amoureuse? N’était-ce pas ma docilité qui m’avait fait courber l’échine pour accepter ce mariage? J’avais dans cette union sécurisé les avoirs de mon père, garanti un avenir professionnel à Lionel mais trahi mes idéaux. 

Mon père m’avait bien dit:

— Tu vois, je t’assure une belle situation. 

Toutes ces considérations étaient assez moches, mais elles avaient la vertu de me justifier. Je me voyais un peu comme une Iphigénie, le sens du devoir en moins bien que l’idole Lionel manquât sacrément de charisme pour le sacrifice. Par bonheur, l’héritage joyeux du libertinage me sauvait du brasier. Je m’en allais donc le cœur léger!

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Anselm Feuerbach – Iphigénie – Pinterest

Lionel s’est montré compréhensif quand je lui ai annoncé que Marc et moi irions visiter la rétrospective des peintres de Bourgogne, à Dijon. Les alibis étaient faciles: non seulement j’étais élève des ateliers Lecourbe, mais en plus mes œuvres se vendaient à Paris. Ma présence était requise par Hélie lui-même, principal organisateur. Je représentais l’élément vivant de la continuation de ces talents régionaux. Jamais le monde n’a été aussi bien fait! 

Les tableaux de Jean Lecourbe avaient migré dans le site prestigieux des Palais des Ducs de Bourgogne. Ils étaient à l’honneur dans une salle lambrissée, aux boiseries cérusées d’un gris crayeux. Classés chronologiquement, le visiteur pouvait poursuivre l’évolution de l’inspiration de l’artiste.

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Frank Waller/ Intereior View of the Metropolitan Museum of Art when in Fourteenth Street/ The Met/ metmuseum.org

Il s’est d’abord essayé aux portraits qu’il a réussis fort bien, puis il a  peint des scènes galantes un peu corseté, et s’est enfin affirmé peintre d’histoire en 1815: “L’entrée triomphale de Louis XVIII à Paris” fut sa pièce maîtresse. Louis XVIII avait le regard cajoleur de celui qui compatissait aux souffrances de son peuple. Le manant, le bourgeois et l’aristocrate l’acclamaient, suprême alliance populaire qui rassemblait un pays que l’usurpateur avait laissé exsangue après ses caprices de Waterloo. Il est vrai que l’affaire ne manquait pas d’opportunisme. Louis XVIII dans un simple landau ouvert tiré par deux chevaux seulement faisait oublier le faste de l’Ancien Régime et les ambitions de l’Empire. Pourtant Lecourbe l’a doté d’un charisme régalien qui rassurait comme il en imposait. L’œuvre a été confié à un graveur pour que la réplique soit  propagée dans tout le royaume comme l’aval populaire faite au dernier Bourbon. Ce talent propagandiste fit de lui le peintre officiel du roi. 

Marc et moi avons été frappé par l’évolution de son glacis. Ce fameux “secret d’atelier” a fait couler beaucoup d’encre. Sa composition ainsi que son application était jusqu’à maintenant un mystère. Les pigments s’étalaient uniformément comme des émaux. Caldaroni, le célèbre verrier vénitien de l’époque, s’était émerveillé de l’effet aussi lisse et brillant qu’une une pâte de verre. Lecourbe n’a jamais partagé son secret;  la convoitise, l’envie, l’admiration de ses contemporains suffisaient à le combler. Avec un tel glacis, Louis XVIII avait une mine superbe: des bonnes joues rebondies qui respiraient la santé!

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POrtrait of Louis XVIII by Robert Lefebvre Pictures / Getty Images, gettyimages.co.uk

Marc était comme une abeille au dessus d’un pot de miel. Il penchait tout son buste au-dessus des cordons de sécurité pour ne pas en perdre une miette si bien que l’alarme s’est déclenchée. Hélie est arrivé d’un pas de sénateur, un sourire supérieur coincé aux commissures. Il nous a toisé, haut et droit, avec ses yeux sombres toujours sournois, ses yeux glacés qui sans émotions apparentes considéraient le monde comme un jeu de dupes. Les mains croisées dans le dos, il a fait une preste courbette en ajoutant:

— Le fameux glacis n’en fini pas de fasciner. 

Il a marqué une pause et a ajouté avec une sympathie condescendante:

Votre aïeule aussi était peintre. Mais que nous reste-t’il? Des portraits de dames bien nées… Et probablement ici et là, dans quelques demeures, des bouquets et quelques saynètes charmantes. Ces dames peintres n’ont jamais pu s’affranchir d’une préciosité un peu mièvre.

Marc, fit un geste d’indifférence de celui qui reçoit froidement les injures.

— À moins qu’elles ne soient précurseuses et qu’elles n’annoncent déjà les surréalistes.

Hélie a eu une soupçon de sourire  complaisant:

— Peut-être une toile inachevée. Il y a des hasards heureux. Veuillez m’excuser on m’appelle.”

Hélie était parfait dans son rôle d’héritier, fier des œuvres de son aïeul. Il répondait obséquieusement aux visiteurs charmés de faire sa connaissance.

La malhonnêteté d’Hélie ne manquait pas d’envergure. Pourquoi s’obstinait-il à cacher les œuvres de Caroline et à feindre l’ignorance de leur originalité? Pourquoi s’était-il ingénié à la dénigrer, alors qu’il ne pouvait pas ignorer son talent? Elle ne s’était bornée ni aux portraits ni aux scènes galantes. Elle avait élargi son registre aux scènes mythologiques et historiques. Il le savait mieux que quiconque puisqu’il était le seul à posséder presque la totalité de son œuvre? Et puis, à quel secret avait-il fait allusion le jour où il m’avait confisqué les cahiers de Jean?

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La paix ramenant l’abondance (1780), Madame Vigée Le Brun, Paris, musée du Louvre

J’ai donc rafistolé le tableau de Caroline, c’était notre seule monnaie d’échange pour essayer d’éclaircir ce méli-mélo. Il m’a demandé de l’ouvrage, mais il a retrouvé toute son authenticité. Dans sa chute il avait heurté un objet contondant qui avait légèrement entaillé la toile. L’opération esthétique de la plaie était si bien réussie que l’accroc n’y paraissait plus. La palette de Caroline était capricieuse et il m’a fallu de l’obstination pour faire parler juste mes couleurs. La lumière, imprenable et changeante, courait sur ses toiles. Elle échappait au pinceau pressé et il fallait se jouer des demi-tons à l’infini pour capturer ce semblant de soleil. Drôle de soleil d’ailleurs. C’était un soleil de regret, de désolation, un soleil sans joie aux lueurs métalliques. Une lumière froide qui prive son astre de ses bienfaits. Un soleil déserté par les premiers échauffement de printemps, sans fièvre, sans pétulance. Un soleil à me donner des frissons! Ce jour là je vous fiche mon billet que la belle “peintresse” avait les idées noires. 

Le tableau, était d’une simplicité monacale: Une table au plateau d’acajou, installée devant une fenêtre ouverte. Des deux côtés, des voilages cendrés couvraient des murs bleutés sans boiserie. Une légère ondulation matérialisait une brise douce. Une cour pavée peinte en surplomb desservait trois autres corps de bâtiments blancs aux toits rouges. Au centre un amandier en fleur, rose et généreux, il avait l’air de sourire à la pauvresse. 

Marc a évalué ma restauration avec intransigeance. Il redevenait négociant et moi une commanditaire inconnue qu’il pouvait congédier sans préavis. Mais comme je ne m’en suis pas laissée conter par ses airs de grand chef, je lui ai  lancé avec effronterie:

— Allez! Avoue que c’est plutôt bien. J’ai même du me contenir pour ne pas l’embellir.

Il m’a regardée amusé et a ajouté:

— Lui aussi a un faux-air de Magritte. 

— L’indifférence, la solitude, l’étrangeté de la lumière, l’observation froide du monde qu’elle portraiture: tout y est.

Pensif, Marc a conclu.

— Un monde qu’elle survole sans y prendre part.

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Fichier: Frans Francken the Younger – A visit to the Art Dealer – Google Art Project.jpg – Wikipedia/ fr.wikipedia.org

Puis, il a tout de suite détourné la conversation. Il n’était toujours pas prêt pour les confessions. Et moi j’ai feint le désintéressement.

Le lendemain du vernissage, Étienne a déboulé au garage. Entre deux factures et en levant à peine les yeux sur lui je lui ai demandé:

—Alors l’archiviste, quoi de neuf?

Il m’a déclaré en triturant les bords de son chapeau de feutre :

— Ça y est je les ai.

J’ai sifflé d’admiration.

— Bravo Sherlok.

La peur de notre dénonciation suivie du courroux d’Hélie lui a donné des lumières de détective. Je voyais bien qu’il ne voulait pas s’attarder dans l’aquarium exposé à tous les regards. Il a ajouté avec précipitation en me tendant une enveloppe:

— Il y a quatre feuillets dedans. Hélie est à Dijon pour la semaine. Ce serait bien qu’ils retrouvent le bercail avant son retour. 

Puis, il a dit sur un ton un peu menaçant

— Quant au tableau, j’irai voir samedi si vous l’avez bien remis. La porte du pavillon sera ouverte. Il a rajouté sournoisement, pas besoin de crochet.

Alors avec le même détachement que j’avais mis pour l’accueillir j’ai conclu

— heureuse de t’inspirer de bonnes œuvres. Mais notre crochet suffira.

Vexé, il a claqué la porte en partant

Quatre feuillets seulement et quelques mines de plomb pour mettre en mot ses recettes de couleurs, ses conseils de compositions et ses expériences de chimiste. À son chevalet, tour à tour passionné, inventif et chimiste-coloriste, Jean se laissait emporter par ses inspirations et ses intuitions. Talentueux. Vaniteux aussi, conscient de l’admiration de ses contemporains et de son succès posthume, Jean Lecourbe peint et crayonne; ses brouillons aussi mériteraient les cadres dorés des œuvres achevées.

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Cahier de l’artiste/ la Maison du Pastel, Paris/ https://www.lamaisondupastel.com/history.php

Enivré, agité presque illuminé, Marc tout à sa transe de découvreur, a lu à voix haute l’intitulé du dernier feuillet: Glacis, ambre dissous.

— Tu entends? tu entends? C’est là. De l’ambre dissous. Lecourbe a eu ce sublime coup de génie. Ses pigments liés à cette liqueur visqueuse pour un effet émaillé qui fascine encore les experts. Voilà c’est là. Ce n’est plus un secret maintenant, c’est…

J’ai interrompu brusquement son extase:

— Non pour l’instant c’est un vol. Reprends toi!

Mais Marc ne m’écoutait pas.

Il n’y avait sur le marché qu’un seul fabricant d’ambre dissous, les frères Blockx. La recette, gardée secrète était transmise de père en fils depuis 1860. Pourtant, certains chimistes contestaient cette prouesse technique au motif que l’ambre serait un corps insoluble. L’unique fournisseur serait donc un charlatan. Nous avions dans les cahiers de Jean un doublon de la formule. Ce n’était donc pas un mythe, Jean Lecourbe avait su dissoudre cet or végétal dans ses alambics. 

J’ai bien examiné les feuillets. Chaque page de garde avait la même présentation: en haut un titre indiquait le thème du cahier, puis le nom de Jean qui butait en bout de ligne. Au milieu, le sommaire faisait mention des sections traitées, en bas une information avait été enlevée au grattoir. La date était indiquée à gauche. Les quatre cahiers avaient été rédigé entre 1813 et 1815. Qu’y avait-il avant ? rien. Après? Pas plus. 

Alors mon esprit s’est mis à battre la campagne: 

Quand Lecourbe naît en 1765, l’escarpolette de Fragonard s’envole dans les cieux.

Quand le royaume s’embrase dans la tourmente révolutionnaire, Lecourbe entre deux petits succès, prête à David son coup de pinceau discipliné. Son glacis lui, ne révolutionne rien.

Quand Caroline naît en 1795, Lecourbe suit la mode plus qu’il ne la devance. 

Quand vingt ans plus tard le tout Paris ne parle que de l’aspect satiné des portraits de Caroline, le Congrès de Vienne s’ouvre dans les flonflons.

Quand en 1815, Caroline s’y rend c’est pour y disparaître.

Quand en 1815, Lecourbe s’y rend c’est pour en revenir plus brillant!

Car, je commençais à avoir des doutes sur la paternité des soit-disant cahiers de Jean Lecourbe. Son nom à peine murmuré en bout de ligne qui devait se tordre pour tenir sur la ligne, la ligne peluché qui enfilait le nom complet de Caroline comme une robe à sa mesure, toutes ces ratures, ces imperfections juraient avec la présentation méticuleuse des cahiers. Ce talent soudain! c’est une curiosité, une démangeaison, une révélation tardive! Mais d’où vient-il? À trente ans Jean aurait consigné ses premiers tâtonnements, ses premières hésitations? Tentative touchante de laisser un legs aux générations futurs! Mais quand a-t-il peint les nuances de rose dont il fait état, et les violâtres qui se marient avec des rouges pour une lumière vive. Je ne les vois nulle part dans l’austérité des œuvres académiques de Jean avant 1815. Étonnant, cette renaissance, cette vocation soudaine à explorer de nouveaux thèmes avec une maîtrise instantanée, sans trébucher. Soudain surgit de la grâce, des déesses forestières foulent d’un pied léger des chemins crayeux, de l’érotisme aussi comme ces femmes qui se baignent au pied d’une fontaine, leur robe vaporeuse relevée à la naissance de fesses rebondies! De la drôlerie aussi, comme ces amants interrompus dans leur étreinte par une suivante dévouée pour les avertir que le vieux mari arrive au bout du chemin.

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Le rendez-vous à la fontaineou l’alarme, Jean-François de Troy/ Pinterest

On n’est pas trop inquiet pour les amants séparés, les jours du vieux mari sont comptés. Héroïnes de Jean ou de Caroline? elles ont le même sourire, un teint de rose et les mains potelés pour des caresses onctueuses. Elles s’appellent et se répondent… Amusantes cousinades. 

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2 thoughts on “Chapitre 12: la rétrospective

  1. Sylvie est amoureuse et perd le nord ; son “bon Marc” est peut-être troublé par sa charmante personne mais ne perd pas de vue ses intérêts mercantiles . Alors Lionel peut se faire un peu de souci : pour sa femme, pour son garage . Le pauvre ! Il n’a pas la chance d’être un monsieur portant beau.
    Beaucoup de questions qui se précisent autour de la disparition de cette jeune femme peintre . Quelqu’un aurait-il voulu profiter de son talent? Comme quoi les intérêts mercantiles sont de tous les âges .
    Merci pour le suspense Montaine .
    L’intrigue est savamment tissée .
    Amitiés du soir .
    Lise

    Liked by 2 people

  2. Chère Lise,
    Merci de votre visite. Je suis contente de papoter un peu avec vous.
    Sylvie perd le Nord, mais pas complètement ses intérêts. Elle a de la suite dans les idées, ma Sylvie qui a du se débrouiller toute seule après le décès de sa mère. Un sacré caractère.
    Pour Lionel, ne vous inquiétez pas trop… Lui aussi saura tirer son épingle du jeu. Il faut attendre l’épilogue! Bon, je ne devrais pas vendre la mèche, mais il n’y a rien à faire.. quand je commence un livre je lis toujours les dernières pages! Enfin, c’est promis je m’arrêterai là!
    Je vous envoie toutes mes bonnes pensées
    Montaine

    Liked by 1 person

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