Chapitre 11: Le bonheur du jour

Paris , Mai 1814

Il a plu. Un large ruisseau coupe la rue en deux, Jeanne court dans les vilaines rues sur la pointe du pied et fait attention de ne pas recevoir l’eau des gouttières sur son petit bonnet de lin blanc. Quelle gambade doit-elle faire pour rejoindre le Faubourg Saint-Antoine! De la place de la Concorde il lui faut remonter la Rue de Rivoli, pour arriver au fantôme de la forteresse de la Bastille. Se défendant da la crotte de la chaussée et des toits qui dégouttent, elle sautille comme une petite acrobate des rues. Derrière elle le cocher d’un bel équipage s’égosille: “Gare! Gare!” En courant presque ventre à terre comme s’il était en rase campagne. La rue est un exercice bien périlleux mais Jeanne ne s’émeut pas du train d’enfer des phaétons, cabriolets et autres vinaigrettes. Elle court, elle court le long des trottoirs étroits que les promeneurs qui ont voyagé réprouvent. Ils réclament à grands cris des trottoirs à la mode londonienne. Ils se plaignent de cette réforme qui n’arrivera pas car “ceux qui participent à l’administration roulent en carrosse.” Elle court, elle court ne se souciant pas de la mauvaise humeur de la foule éclaboussée. En passant devant le Palais-Royal un cosaque l’a prise par la taille. Accorte, il lui propose un chocolat dans un café bondé où les rumeurs des joueurs-parieurs cosaques parviennent jusqu’aux arcades.

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Opiz, illustrations, les Cosaques à Paris

Mais Jeanne n’est pas prête à le distraire de ses agaceries. Il en est pour ses frais! Il la poursuit en faisant un grognement de bête féroce. Mais, rien ne l’épouvante. Elle lui rend la pareille en imitant son cri, levant les bras et remuant ses doigts crochetés comme des griffes. Ils rient! Jeanne sait que les histoires effrayantes que l’on raconte sur les cosaques ne sont que balivernes. 

Elle arrive à l’entrée de la chaussée Saint-Antoine comme disent les vieux parisiens. En bordure se tient une rôtisserie. L’odeur de la viande grillée lui rappelle qu’un petit pilon croustillant ne sera pas une gâterie de trop pour amadouer le caractère hirsute de son cousin Mathurin, bras nu chez maître Duroc, ébéniste bien connu. 

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Opiz, illustration, Les Cosaques à Paris 

Jeanne ne s’embarrasse pas de présentation à maître Duroc. Elle le sait affairé dans sa boutique. Derrière la devanture il bricole les dernières finitions d’une commode, une façon silencieuse de héler le chaland. Comme une vive ondoyant dans une eau dangereuse Jeanne s’engouffre dans une étroite ruelle pavée, entre une haute maison qui se découpe en fer-à-cheval et un alignement d’immeubles qui ont pour locataire les brasseurs de houblon blanc au rez-de-chaussée et des cabarets dans les étages supérieurs. L’atelier de maître Duroc est adossé à cet ensemble. Un toit de tuiles en terre cuite descend en pente unique. La lumière pénètre par de large baies vitrée.

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A Cabinet maker’s office (Search the Collections – V&A)

Mathurin n’entend pas sa cousine pousser la porte. Il égalise à la petite raboteuse l’extrémité d’une planche étroite qui sera plus tard le rebord d’un tiroir. Jeanne lui tape sur l’épaule. Il se retourne en posant son outil sur l’établi.

— Belle cousine! Que me vaut?

Jeanne dénoue un torchon de cuisine et lui tend un cuissot de canard bien doré. Le torchon est armorié du blason de Talleyrand. Ce détail n’échappe pas à l’œil précis de Mathurin.

— Bel ange! me récompenserais-tu déjà d’un service?

— Il me faut ton aide, enchaîne Jeanne sans autre transition.

— Me passerais-tu commandes? Tu te maries? Une commode pour ton linge de jeune épousée? dit-il, alors qu’il enlève à la lime les dernières fibres du bois pour aplanir la crête de la planche.

— Cesse là tes taquineries. Jeanne s’avance et prend sa voix des petites confidences. Il me faudrait quelques secrets d’atelier!

— Tout ça pour un cuissot? As-tu le minois assez charmant?

— Je ne te demande pas l’inspiration pour me portraiturer. Tu n’es pas peintre.

— Petit furet, va! Alors quelle indiscrétion veux-tu de moi? 

— Toi qui prêtes tes bras aux ébénistes du faubourg et qui passes d’atelier en atelier saurais-tu où une dame de qualité tiendrait au secret ses plus précieux documents?

Mathurin marque une pose, jette un regard de connivence sur le torchon  armorié de trois lions. 

— Cette dame-là, dit-il en mordant dans le cuissot.

— Alors? Jeanne s’avance  vindicative et empoigne son cousin par le bras. Il se penche vers elle et lui murmure:

— Roentgen. Voilà la réponse. Puis il insiste en scrutant le regard vide de Jeanne. Roentgen je te dis. Il termine la cuisse de canard en la lançant d’un geste désinvolte dans la ruelle. Alors belle cousine?

— Si je suis un furet, tu es un renard. Quoi d’autre?

— Tout le faubourg en parlait. Ta maîtresse a commandé il y a quelques mois une commode à maître Natoire qui n’a pas son pareil pour les mécanismes à poulies qui actionnent les plus cachés, les plus mystérieux, les plus imprévus, les plus invisibles des tiroirs blottis dans les recoins les plus incongrus d’un innocent écritoire de femme. Point de clé, mais un jeu compliqué de boutons invisibles à pousser, de colonnes à tourner, de miroirs à soulever, de tablettes à coulisser, d’encrier à déboiter ou tirer pour atteindre la cache. Ce petit labyrinthe de gestes doit s’exécuter dans l’ordre, sinon le meuble reste muet comme une prude. Il te fixe avec la plus agaçante candeur. Mais voilà que ta dame est exigeante et que le secrétaire fut retourné à maître Natoire. 

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Auguste Toulmouche, Contemplation, (PaintingStar.com Art Online Store)

Mathurin se met à ricaner, puis il continue. 

Si tu avais vu sa déconfiture. Il se défaisait, il se rapetissait comme une bougie qui se consumait. Mais j’ai su… chut petite cousine, j’ai su par le coursier des frères Benoist qui faisait un jour sa livraison chez ta noble maîtresse, qu’une caisse de bois estampillée de chez Roentgen, célèbre ébéniste de l’autre côté du Rhin, avait été déposée dans une des entrées de service de chez le duc de Talleyrand. 

Il s’interrompt un moment puis il reprend:

Elle n’a pas perdu ses bonnes habitudes ta belle berlinoise. Les ateliers du faubourg n’ont pas assez d’esprit. 

— Il y a là un peu de déconvenue, comme il y a aussi un peu d’admiration. N’as-tu rien d’autre à me dire sur le savoir-faire de Roentgen?

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Gustave de Jonghe, Belgian 1829-1893, In The Salon/ Sotheby’s/ Interiores en el arte/ Pinterest/ Impressionist, Modern art and masters

— Il se garde bien d’exposer ses secrets au soleil. Ses créations n’ont d’éloquence que pour leurs possesseurs. 

Jeanne couvre ses épaules frileuses de sa cape grise. La main sur la poignet de la porte, Mathurin l’interpelle:

— Notre artiste se cache dans son atelier, mais il parait à la comédie. Il y puise son inspiration. Les rideaux de scène ont dans les flammage de l’acajou la souplesse des velours d’Utrecht. Et ce diable d’homme fait grimacer Arlequin dans les mouchetures du bois d’amourette. Mais tu souris Belle Cousine.

— C’est qu’Arlequin vient de trahir son maître.

— C’est son devoir de fourbe.

— Et moi je te laisse. Il faut que je perce les arcanes d’un petit jeu de main.

— Une dernière chose jolie Malandrine. Il se dit d’atelier en atelier que le sens de l’histoire guide l’ordre du jeu de main.

Jeanne longe l’hôpital Saint-Antoine, un aveugle scande la chaussée de sa canne en chantant:

Prenez garde! Prenez garde!

La dame Blanche vous regarde!

C’est que le faubourg a bien besoin d’une pénitente pour racheter les pécheresses que les grands Seigneurs tenaient recluses dans les petites folies de la lande citadine. Jeanne dépose un sou dans la sébile de l’aveugle. Sa bonne action sera  payée de retour. Ce n’est pas un acte intéressé, mais juste un heureux présage. Jeanne sourit à son micmac moral, mais elle retrouve un air grave quand elle aperçoit derrière un groupe d’acrobates une silhouette familière. Des mèches folles s’échappent de son catogan, mais sa chemise de coton au tissage égal sort de chez le bon faiseur, et des bottes bien cirées complètent son air d’homme aisé. C’est l’homme qui lui a remis un billet pour le compte de la maîtresse du Tsar. Jeanne se fond dans la foule de badauds spectateurs. Elle rabat la capuche de sa cape et ne quitte pas l’homme des yeux. Il observe la rue d’un œil dilettante. Il attend quelqu’un, mais cette fois ce n’est pas Jeanne, sa curiosité l’emporte sur ses obligations de la Maison Talleyrand. Et puis, elle ne boude pas d’être témoin indésirable mais invisible d’une petite saynète qui vaudra peut-être son pesant d’or au moment venu. Jeanne thésaurise les informations avec un soin de comptable tatillon.

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Jean Beraud, Boulevard Poissonnière, Paris

Jeanne ne néglige aucun détail du manège de la rue. Un homme en pourpoint bleu, frôle l’inconnu et tourne imperceptiblement la tête vers lui. Nonchalamment l’homme en chemise blanche lui emboîte le pas. Tous deux s’engouffrent dans la ruelle. Jeanne à son tour reprend sa filature. Elle tire le cou pour ne pas les perdre de vue.

— Fichtre, quelle cohue! 

La ruelle encombrée d’étales de fortune enfreint sa course. Une vendeuse de fruits l’interpelle:

— Une pomme, ma belle

    Pas d’autre bagatelle

    À ton minois de rêve

    Pour faire son Ève!

Le rémouleur d’en face part d’un éclat de rire et ajoute la concupiscence dans le regard

— Mademoiselle Zélie s’essaye à la poésie. Voyez vous ça! C’est vrai que c’est pas avec ce qu’il lui reste qu’elle pourra faire de ses pommes son attribut.

Un vacarme infernal s’échappe des échoppes qui occupent le rez-de-chaussée des immeubles: Le marteau d’un serrurier frappe l’enclume, la poulie d’un vendeur de grain crisse et un patron réprimande son commis. Mais indifférents à cette commotion nos deux hommes se dirigent bille en tête vers la taverne du “singe vert.”

Talonnée de près par un gamin des rues Jeanne. L’attrape par la veste et lui propose un marché contre quelques sous.

— Ne t’éloigne pas, je te donnerai des consignes une fois le moment venu. 

Il y a foule au “singe vert.” la salle est enfumée et profonde , des arches la séparent en quartier. Jeanne tousse et à travers ses yeux larmoyant elle repère les deux hommes attablés en retrait de la cohue.

— Approche-toi de ces deux-là et écoute ce qu’ils complotent.

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Opiz, Les Cosaques à Paris, illustration

Le gamin habitué à la débrouille s’élance vers le tavernier aviné et lui propose son aide en qualité des bons enfants de la paroisse voisine. L’autre, dont la clairvoyance fait défaut, est bien aise de s’en remettre à cette générosité tombée du ciel. Muni de son chiffon, le gamin astique les pieds des chaises, se faufile sous la table et finit par se faire oublier. 

Il n’a pas échappé à Jeanne que le pourpoint bleu a fait passer une enveloppe à compagnon. Quant aux cachotteries des fringants dandys…Jeanne se dit qu’il se pourrait bien que leur vie se complique mais que la sienne s’illumine.

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