Chapitre 10: Les révélations embarrassantes

Montbard 1962

“Qui? m’a demandé la bibliothécaire agacée.  

— Caroline Léry de  Montclerc, peintre du début du XIXième siècle.

— C’est pour un jeu radiophonique? Connais pas! Je ne fais que de l’adminsitratif, dit-elle en piquant du nez, sur les fiches d’emprunt pêle-mêle sur son guichet.  Allez voir ma collègue du département artistique, au premier, sous les arcades. Elle a accompagné ses indications en levant l’index comme si elle jouait à pigeon vole.

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Woman in Blue Dress, libraryhousegallery.com

Sous les arcades, il y avait un vrai silence de sachristie. J’osais à peine parler. La collègue, pas tellement plus amène qu’un barreau de prison a traîné la savate jusqu’au fichier pour touver l’ouvrage qui traitait du sujet “quelque peu inhabituel”, comme elle l’a souligné. 

—Y’a pas grand chose. Y’aurait bien un ouvrage, mais on l’a pas çui là. R’gardez dans l’dictionnaire des arts. Devrait y être.

Elle m’a tendu un petit papier avec la référence griffonnée dessus et en ajoutant:

— C’est pas compliqué à trouver, y’a qu’à savoir son alphabet. C’est un ouvrage de référence que vous ne pourrez consulter que sur place. Bonne lecture.”

Le dictionnaire des arts consacrait un bref paragraphe sur Caroline Léry de  Montclerc. On y trouvait les éléments classiques d’une biographie. Sa date de naissance: 1795, la profession de ses parents: marchands-merciers. L’article faisait l’éloge de sa maîtrise technique ainsi que de ses compositions originales. Il insistait bien aussi sur le fait que le tableau “inspiration sylvestre” qui campait une femme de la haute société assise sur un banc d’apparat dans une forêt, avait déjà l’ambiance d’un Magritte.

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German Genre painter, Wi;helm Menzler Casel (1846-1926) from the site: Artists and Arts

La  disparition de Caroline était mentionnée brièvement. La seule chose étonnante que j’ai découverte était les origines courlandaises de Caroline! Marc ne m’en avait soufflé mot. C’était certainnement pour lui une banalité, pour moi une bizarrerie. La Courlande? C’est où? Si je ne l’avais pas lu dans un lieu aussi solennel et qui inspirait autant la confiance que cette bibliothèque j’aurais demandé le titre du nouveau Disney. La Courlande, bon sang, c’est vraiment un nom pour un pays de conte de fée! Coincé entre la Livonie et la Lituanie ce pays a troqué son nom de rêve pour un autre beaucoup plus prosaïque: la Létonie. Les exigences nationalistes ont eu raison de la poésie. Dommage! La Courlande! Décidemment, un nom de pays pour un roman Harlequin.

Dans le bus qui me ramenait à Montbard je réfléchissais au mystère Caroline. Que faisait-elle à Vienne? Chez qui vivait-elle? Pourquoi ses œuvres viennoises se retrouvaient-elles à Rochebrune, méconnues de tous? On ne peut pas dire que sa disparition perturbait beaucoup les historiens d’art. C’était un événement malencontreux qui avait interrompu sa production, ni plus ni moins. On n’allait quand même pas ouvrir un dossier qui de toute façon n’avait jamais été ouvert! Et puis j’ai fixé mes escarpins: nez pointu et talon aiguille, ils étaient une consolation.

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Mon cœur a fait un tour de montagnes russes quand le bus est passé a côté de la BMW de Marc garée devant “l’hôtel du commerce.” J’ai eu le sentiment d’avoir gagné la première manche. Il était revenu. J’ai été tentée de frapper à la porte de sa chambre, mais je ne voulais pas avoir l’air de mendier ses regards. Alors j’ai attendu sa visite au garage avec la sagesse d’un bonze chinois. J’aimais bien cette vision d’indifférence aux tourments du cœur. Mais mon admiration ne s’ensuivait pas d’execices pratiques! Je trépignais d’impatience. Marc ici! Marc ici! Marc est bien revenu! 

Isolée de lui je me supportais à peine. Il m’avait mise en quarantaine et à peine était-il revenu que les couleurs me montaient aux joues. Pendant ma période de séclusion je m’agaçais de me dire qu’il ne mettait aucune indulgence à écourter mon attente. Il faisait de moi sa subordonnée, un petit dogue fidèle qui n’attendait qu’une tension sur sa laisse pour japper dans les pantalons de son maître!

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Catherine, Reine du Wurtemberg, Artiste inconnu, Photo du site: Grand Ladies, gogmsite.net

J’étais plongée dans mes factures quand Marc est rentré dans mon aquarium sans se faire annoncer. Le buste bien droit derrière mon bureau, je l’ai salué comme une commerçante qui s’enorgueillit d’avoir fidéliser un client.

— Monsieur de Montclerc, que peut-on faire pour vous? En même temps que je lui parlais je me composais un sourire aimable et j’étendais la main pour lui proposer une chaise. Il a ignoré mes petites manières et a tout de suite embrayé sur le mode intime.

— Que peux-tu faire pour moi?

Il a bien insisté sur le tutoiement comme si c’était la formule magique de la pâmoison. Mais j’ai continué à lui faire l’article des services du garage avec un sourire de danseuse.

— Beaucoup de choses Monsieur de Montclerc. Nous pourrions commencer par une révision.

Il ne m’écoutait pas. Sans transition, il a brandi un petit paquet rectangulaire, en papier kraft ficelé grossièrement avec une corde de chanvre. J’ai arrêté mon cinéma de quatre sous et j’ai bondi comme une sauterelle.

— Donne-le moi!

— Non! Allons voir d’abord notre lascar. Marc a mis le paquet en sureté en croisant les mains derrière le dos.

M’assagissant, je me suis approchée de lui.

— Montre!

Mais mes regards caressants ne l’on pas attendri. Il m’a offert son bras comme un gentleman et a déclaré tout de go:

— Ne perdons pas de temps. Allons-y.  

Nous avons laissé la BMW de Marc à l’Hotel. Mieux valait ne pas se faire remarquer. Nous avons chacun enfourché un vélo que Paulette reservait à ses clients. Dans ce paysage si printanier des carrés de ciel bleus apparaissaient entre les feuillages épars des peupliers. Je tenais d’une main mon guidon, de l’autre ma robe Vichy rose que le vent faisait gonfler.

Juste à la sortie de la ville se tenait une maison basse entouré d’un jardin à peine entretenu. Des coquelicots mêlés aux herbes folles faisaient de cette verdure une scène impressionniste, comme celle des boîtes de chocolats que les clients m’offraient à Noël. J’ai frappé à la porte, la main sur la poignée octogonale, j’étais prête à forcer mon chemin. Etienne nous a ouvert sans faire d’histoire. Il n’avait pas l’air surpris de nous voir. J’ai même cru déceler un certain soulagement. Son hospitalité était touchante, un peu obséquieuse pourtant. J’aurais pu amener un paquet de madeleines, on aurait pris le thé en grimaçant comme des vieilles copines hypocrites. Je n’avais pas de madeleines, nous avions mieux. 

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The Thin man & After The Thin Man/ Film Forum

Marc s’est posté devant la porte d’entrée, Etienne était en face de lui à quelques mètres de distance, soupçonneux et mortifié. D’un geste calme et d’un regard perçant, il a montré du doigt le paquet et a dit:

— C’est donc vous qui l’avez en garde. 

Marc a répondu avec l’assurance de la fine fleur des titis parisiens. Les “r” grasseyants et les petits claquements de langue ne faisaient que rajouter au folklore de la mise en scène.

— On le protège. On ne voudrait pas qu’il lui arrive plus de misères.

À droite de Marc, adossée au bahut, je toisais Étienne avec une froide rancune. Je lui en voulais d’avoir été prêt à nous livrer à Hélie. Il roulait ses yeux ronds de vaincu de Marc à moi. Il avait les méninges en pleine activité. Je sais ce qu’il ruminait: “ Ils vont me demander un service contre la restauration du tableau. Si je refuse leur marché, il me dénonceront à Hélie qui sera fou de rage et qui me congédiera.” J’ai rajusté un napperon sous un vase poussiéreux et j’ai embrayé en raillant son petit air angoissé d’enfant de cœur:

— J’adore ton intuition Etienne. T’as toujours été un cador quand on jouait à cache-cache.

Marc s’est approché de lui en agitant le tableau comme un hochet et a continué les explications:

— Vois-tu Etienne, ta visite de courtoisie, la dernière fois au pavillon, a perturbé notre exploration culturelle. Alors, Sylvie et ses doigts de fée va réparer tes bêtises. En échange tu nous ramèneras les quatre cahiers qu’Hélie a eu l’indélicatesse d’empocher avant nous.

J’ai continué sur un air faussement conciliant:

— tu devrais aller fouiner dans la bibliothèque du père d’Hélie, notamment les derniers rayonnages, derrières les rangées des vieux livres. 

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“Une bonne chose de faite m’a dit Marc d’un ton satisfait en enfourchant son vélo. Il a balancé sa sacoche sur le côté comme un commis professionnel. Il ne lui manquait plus que le mégot câlé au coin du bec et le beret pour être une arsouille en pleine action. J’ai souri de ce sourire dont j’étais la seule à connaître le motif. J’ai ajouté un peu anxieuse:

— Espérons qu’il ne soit pas bredouille.

— il est motivé. Tu verras. Il nous rapportera ce qu’on lui a demandé. 

Et puis, n’y tenant plus, je lui ai avoué avec un petit air de ne pas y toucher:

— Au fait, je suis allée à la bibliothèque de Dijon.

Marc m’a regardée amusé et moqueur.

— Tu perfectionnes ton éducation artistique, maintenant?

—Tu ne crois pas si bien dire, mais pas seulement. J’ai aussi fait un peu de géographie. La Courlande. Tu connais? J’ai dû consulter un vieil atlas.

Son coup de pédale a soudain faibli. 

— Alors… tu renonces au maillot jaune?

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Wheelmen of 19th century New York/ Ephemeral New York/ ephemeralnewyork.wordpress.com

— Tu quoi?

— Je t’entends mal, dis-je en maintenant ma cadence et en le regardant par-dessus l’épaule.

Il avait l’air contrarié, comme un enfant qu’on aurait privé de ses caramels.

— Je crois que tu as oublié de partager ce détail avec moi.

Tout d’un coup, il a perdu sa courtoisie d’homme au col cassé. Je l’entendais  grommeler derrière moi. Mais, je filais devant lui sans l’écouter. Il voulait en découdre. Il m’a aggripé la manche avec brusquerie pour rompre mon élan. Voilà que son tempérament bel Azur s’est eclipsé au profit d’une humeur de poil à gratter. 

—Monseigneur a décidé de jouer aux petits soufflets.

— De quoi es-tu allée te mêler?

— Tout doux mon bon ami! Lui ai-je dit en me dégageant de son étreinte peu amaible. Me mêler? Mais de rien. Je n’ai pas fouillé des archives classées top secret que je sache. Ce que j’ai découvert est à la portée de tous. Il suffit d’un peu de curiosité. Tu n’es pas seul propriétaire de l’histoire de tes cousinades illustres.

Marc, étonné de la rudesse de son geste  et la brusquerie de mes paroles  a lâché mon bras comme s’il laissait tomber un plat chaud. J’ai poursuivi:

Tu devrais être plus explicite et me dire ce que tu sais. Nous sommes deux à partager le Mystère Caroline.

— Je te l’ai déjà dit, c’est une longue histoire et…

— … et des explications inexistantes pour une longue histoire, c’est peu convaincant.

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Picture fron the blog: The red Pill Room. Illustration probably: Whatling

Lointain, campé dans ses positions Marc se taisait et se retranchait dans ses quartiers secrets.  Il était bougon, mais il ne l’est pas resté longtemps. Mes créations artistiques titillaient sa curiosité. En passant devant la maison, mon commanditaire a voulu évaluer l’évolution de mon travail. L’orage passé, il s’est extasié sur mes interprétations fragonaresques.

— Plus vrai que nature dit-il émerveillé. Soudain je retrouvais son regard ensoleillé et ses frôlements polissons. J’embarque! Tu vas voir je vais t’écouler ça dare-dare. Les parisiennes vont s’arracher tes “fêtes galantes” ou ta “lettre d’amour.” 

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Jean-Honoré Fragonard- La Lettre d’amour- Wikimedia Commons

Fière comme une écolière qui venait de recevoir son tableau d’honneur, j’ai mis les mains dans les poches de ma robe vichy, je lui ai lancé un regard enjôleur et en faisant la gâcheuse je lui ai dit:

— Je fais quoi maintenant?

Il a mis ma joue au creux de sa main douce, en me la  caressant d’un léger mouvement du pouce il m’a chuchoté:

— Tu n’auras pas ton pareil pour “le jeu de la main chaude.”

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Fragonard: Le jeu de la main chaude/ Bienvenue au XVIIIième siècle. bienvenueauxviiie.wordpress.com

Et moi je me suis laissée aller la tête lourde contre le tweed souple de sa jolie veste.

 

Chères Lectrices et Chers Lecteur,

Si vous avez le temps je vous invite sur le site. voisin: https://janemademedoitsite.wordpress.com/

Bonne lecture

Montaine

 

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