Chapitre 9: un commérage à point nommé

Paris, mai 1814.

Paris est un nœud de vipères, assassin pour les uns, salvateur pour les autres. C’est un de ses petits drames qui me sauve de l’embarras. La cueillette est aisée pour celle qui va de boudoir en boudoir.

Madame Sannois est une coquette qui ne manque ni d’esprit ni d’audace. Une heureuse fortune la dote d’un fort joli visage, mais elle a dans le regard une étincelle de fausse modestie. Je l’ai rencontrée au jardin des Tuileries alors qu’elle se promenait avec sa petite coterie. Ma renommée commençait à s’affirmer depuis que le portrait de la chère amie de Monsieur de Talleyrand avait remporté un franc succès. Madame Sannois qui voulait que sa beauté soit connue de tout Paris m’a fait mander pour que je la portraiture. Ma toile a été ce beau miroir qui lui a soufflé qu’elle était bien la plus belle. Elle y crut. Sa bienveillance à l’égard de mon talent fut telle qu’elle a recommandé mon pinceau à ses amies. Et je n’ai pas tardé à recevoir la visite de ces dames du faubourg Saint-Germain.

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George Romney, Elizabeth Burgoyne, photo from artnet

Madame Sannois sort et s’amuse. Elle ne manquerait pas pour un empire les distractions de Paris. Madame Sannois potine dans les allées des jardins et véhicule avec espièglerie les dernières tragédies de salon. C’est donc elle, qui en me prenant le bras, dans les allées des jardins de Marly m’a conté la triste histoire de la marquise Adélaïde de B. C’est donc elle qui remplit mon panier.

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Georges Rouget, Two Ladies, Musée du Louvres, Picture from Pinterest
— Figurez-vous ma bien bonne amie que cette imprudente d’Adélaïde, veuve de son état et désireuse de devenir dame de compagnie de la Duchesse d’Angoulême pour assurer ses vieux jours, s’est vu mêler à une malencontreuse histoire qui risque bien de compromettre ses desseins.
Madame Sannois, qui ponctuait son récit de sourires sans compassion ou de hochement d’épaule, se moquait bien de la naïve d’Adélaïde. Car, ce comportement inconsidéré qui est bien de son fait la mène à la catastrophe. Finalement ce n’est que justice. Et il ne tenait qu’à elle d’évaluer ses agissements. Elle n’a qu’à s’en blâmer et aller sécher ses larmes dans son château des Landes loin des joies de la Cour. La pauvre!
— Mais qu’a-t-elle donc fait de si répréhensible cette Adélaïde, si douce, si bonne, si pieuse, mais si peu calculatrice?
— Caroline, vraiment êtes-vous donc si occupée pour ne rien savoir de ce hoquètement mondain qui secoue Paris? C’est donc une nouvelle qui me ravit de savoir votre carnet de commande si rempli.
— Et je vous en sais grée.
— Mais je ne vous ferai pas languir une seconde de plus, ce serait bien cruel.
Et Madame Sannois commença son récit avec une gourmandise de commère.
— L’autre samedi Madame Savignac proposa à la marquise de B d’aller voir le feu d’artifice aux Tuileries au motif que son veuvage gâtait son teint. “Il vous sied bien mal de ruminer vos idées grises” lui dit cette péronnelle de Savignac.

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Richmon Fireworks from the site “Austenonly.”

La marquise fut touchée de cette bienveillance et accepta son offre. Toute confite d’obséquiosité la Savignac rajouta “Ma calèche sera la vôtre.” Et cette crédule de marquise se rengorgea des privilèges qu’elle pensait être attachés à son nom. Au diable la révolution! Elle prit la ruse pour une gentillesse. Mais voyez donc cette arlequinade! Ils étaient quatre dans cette calèche! Madame Savignac, le mari benêt, un jeune dandy, et la marquise. Aux Tuileries! Lança-t-elle au cocher. Ah ma bonne Caroline c’était une cohue à se casser le cou. La jolie petite farandole d’amis s’emmêla donc à la foule. L’aubaine! Etonnant n’est-ce pas quand la débandade des gradins tombe à point nommé?
La Marquise de B rencontra la frivole Duchesse de Bussière “voyons ma chère dit-elle à sa voisine, Le théâtre Français est à deux pas. Louis XVIII y occcupe sa loge. Venez que nous puissions l’apercevoir, le voir, causer peut-être!” “Voila qui servirait bien mes intérêts. Peut-être y verrais-je sa nièce, la Duchesse d’Angoulême.” se dit notre Marquise. Les voilà donc toutes deux parties pour le Français. Ce nigaud de Savignac se contenta de lui héler “nous vous retrouverons à minuit.” La belle espérance! Ce naïf, se retrouva seul. Disparue madame Savignac, introuvable l’attentioné dandy, en goguette la marquise. L’amitié est bien ingrate et l’amour encore plus. Enfin, un cornet de croquembouches le consola de sa solitude! Minuit sonna, le ciel s’obscurcit, le brillant artificier remballa ses poudres, ses canons et ses flammèches. Rien de plus obéissant qu’un cocher de bonne maison, rien de plus obéissant qu’un mari crédule, et rien de plus obéissant non plus qu’une marquise honnête, mais rien de plus inconstant qu’une Savignac en jeune compagnie. La calèche des Savignac ramena donc Monsieur, et la marquise! Ah! mais bien mal lui en prit de ne voir aucune malice dans ce duo que l’amitié ne peut légitimer aux yeux de la société.

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Picture from the site Shannon Donnely’s Fresh Ink.

Il se dit maintenant dans tout Paris que ces deux là s’acoquinèrent honteusement, alors que madame Savignac n’eut d’autre recours que de se faire escorter jusqu’à son hôtel par un un courageux jeune homme. Pensez, ma bonne Caroline, deux personnes de qualité, seuls la nuit. Qui le voudrait! Alors que partout se niche dans Paris des voleurs, des brigands, et tout ce que le mal peut compter. Non vraiment ce ne peut être que le fruit d’une bien laide machination. La réputation de la marquise de B souffre, la destinée de la marquise est en péril, car voyez-vous Caroline, la nièce du roi ne peut compter dans ses rangs une marquise qui bafoue les yeux de biche de madame de Savignac. Car le cher ange ne dort plus, perd son appétit, tourne des idées d’enfer. Son petit flacon à sels greffé sous le nez, elle fait face, ne perd pas sa dignité devant l’infamie. Non vraiment! Je me demande qui rachètera la vertu de notre bonne marquise Adélaïde de B…?

Sur ces mots me vient une idée. Je quitte madame Sannois, monte dans mon petit attelage et me fait mener chez l’infortunée Marquise de B sans me faire devancer par une carte de visite. Je me présente à sa porte et sollicite une audience. Sa domestique un peu surprise me conduit dans les appartements de sa maîtresse.
Je la trouve assise, les mains croisées sur les genoux, comme une enfants punie. Elle lève vers moi des yeux aux abois et tapotes ses paupières humides avec son petit mouchoir. Elle me reçoit avec des mots charmants:
“Ah! Ma bien bonne amie! Il faut que vous ayez bien du courage, un brin de bravoure même, pour venir jusqu’à moi. Ne craigniez-vous pas que le tout Paris vous ferme ses portes. »
La marquise a le cœur bien tendre. Ma visite l’émeut et ses larmes redoublent.
« Je viens d’apprendre de la bouche de madame Sannois toutes vos contrariétés.
— Contrariétés! Si seulement elles ne pouvaient être que passagères. »
Je parle avec douceur en lui prenant la main pour la calmer et accrocher son regard.
« L’on peut toujours mettre sur le métier l’ouvrage imparfait, et corriger l’erreur. »
Son regard de vaincue se tourne vers moi, puis elle ajoute avec lassitude.
« Les apparences sont contre moi. »
Je poursuis avec une confiance qui ne peux que restaurer son espérance.
« Le monde comme il va est parfois des mieux agencés. La duchesse d’Angoulême m’a commandé son portrait. Laissez-moi lui dire pendant nos séances de pose, que vous êtes bien affectée par ces fausses rumeurs. Vous qui avez orné votre boudoir du portrait de Louis XVI en pleine révolution et qui avez mis votre vie en péril! Vous qui n’aviez pour cuirasse que votre dévotion en notre roi! Se peut-il vraiment que la Duchesse vous ostracise de sa cour? Comment pourra-t-elle se montrer indifférente à ce qui vous blesse. J’en appellerai à son grand cœur. Ne l’appelle-t-on pas la “Princesse aux yeux rougis?” Elle qui ne s’est jamais remise des manigances odieuses qui ont mené sa mère à la guillotine. N’est-elle pas à même de savoir qu’il se dit à Paris les pires calomnies? La marquise avance lentement tout son buste vers moi. Elle allonge le cou orné de perles qui font les yeux ronds comme pour mieux saisir le mensonge que je tisse.

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Auguste Toulmouche

« Je ne possède pas de portrait, dit-elle à mi-voix comme pour ne pas ébruiter notre machination. Alors, je lui réponds avec un sourire d’entente:
— Et bien je la peindrai ce soir cette pièce à conviction. Il suffit de mettre dans le coin du tableau une date où la révolution pleine de son ardeur meurtrière désobéissait pour toujours aux ordres de la royauté. Ce sera un si joli faux que personne ne se doutera de l’anachronisme. Votre nomination en tant que Première Dame de Compagnie était imminente avant cette odieuse affaire. La Duchesse sera heureuse de démêler ces bruits si mal assortis à votre réputation. Quant à la mienne elle est sans tâche. Son altesse me croira. Et puis s’il faut la persuader un peu plus je lui dirai aussi que nous étions trois dans la calèche qui vous ramenait de la fête des Tuileries: Monsieur de Savignac, vous et moi. Qui démentira ma confession? Ni vous, ni lui, ni moi, ni la Savignac d’ailleurs. Nous aurons tous bonne figure dans cette affaire. Cette inexactitude arrangera tout le monde. Chacun s’y retrouvera. Vous verrez, ils me remercierons et nous serons tous liés dans la version corrigée.
Persuadée par mes paroles elle m’écoute avec un ravissement de femme cajolée. Puis à demi tournée sur son fauteuil, elle me demande en mesurant mon regard de son œil prudent.
« Êtes vous bonne à ce point?
— Je le serais encore plus si je pouvais avoir votre appui.
— Vous l’avez assurément. Quelle est votre affaire?
— J’ai parmi mes jeunes amis un pâtissier talentueux qui s’émerveille des pièces montées du Grand Carême…
— …et il voudrait être apprenti chez le rois des cuisiniers.
— Il vous suffirait d’intercéder auprès de la Princesse de Courlande que vous comptez parmi vos amies. Le Congrès de Vienne approche, Talleyrand aura besoin d’une table impeccable. Ce jeune pâtissier est premier tourier chez Batry. Il saura satisfaire Carême. La Princesse de Courlande vous sera grée de votre recommandation avisée.
— Il doit être cher à votre cœur… À moins que cette affaire en amène une autre.
— Ce qui compte c’est que l’équilibre de notre pacte. Ces échanges de services nous mèneront là où nous devons chacune être. »

 

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2 thoughts on “Chapitre 9: un commérage à point nommé

  1. Bonjour michèle,
    Merci pour votre fidélité. Caroline est une jeune femme très motivée pour atteindre son but.
    À bientôt.
    Je vous souhaite une bonne fin de soirée
    Montaine

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