Chapitre 8: Une commande de rêve

Montbard, 1962

Je regardais Lionel, du haut de mon aquarium, s’appliquer aux dernières finitions de la BMW. Il troquait ses gestes de garagiste viril pour une douceur de soins infirmiers. Son ouvrage devenait un luxe, et il ne cachait pas son plaisir. Touchant! Il a fait ronronner une dernière fois cette machinerie si parfaite. Il a fermé les yeux pour mieux savourer le concert tandis que notre employé la polissait tendrement avec un chiffon propre. Un qui la soignait, un qui l’apprêtait. À chacun son bonheur. Tout l’atelier allait regretter ce bijou et moi le conducteur. On s’était donc attaché au client! Pour une fois mon sempiternel “n’hésitez pas à nous contacter s’il y a un souci” n’aura jamais sonné aussi juste.

Mon ingénieur itinérant allait pouvoir reprendre du service. Mais avant de partir il est passé à la maison me faire ses adieux.
— Encore un petit baiser avant de partir, m’a-t’il dit.
Je me suis approchée pour le recevoir, mais il s’est reculé et a dirigé son regard vers ma copie du “Baiser” de Fragonard.

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Jean-Honoré Fragonard, “Le baiser” du site le Journal des peintres

Il a continué d’un ton calin mais impérieux quand même.
— Je veux le même.
Humiliée pour avoir présupposé que mon charme l’avait ensorcelé et qu’il regrettait déjà l’émoi de mes baisers, Je me suis ressaisie vite fait.
— C’est romantique! tu l’aurais pour toujours. Il te suffirait de le regarder pour que tu penses à moi. Mais celui-ci n’est ni à vendre ni à offrir.
Il a dodeliné de la tête avec un air amusé et a composé un petit poème en me tendant quatre toiles vierges:
— Une “Conversation Galante”

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Jean_honoré Fragonard, “Une conversation galante” Photo Flickriver 

M’a valu un “Baiser.”
Alors “l’Amour Triomphant”
A vu la “Naissance d’une Vénus,”
Et la vivacité de ton pinceau
Fera ressusciter les badinages
de l’heureux Fragonard.
Il a posé sur moi son regard qui ne devait qu’à ses cils blonds toute sa tendresse. Flattée que l’on m’est passé commande et sûre de mon charme, je l’ai regardé avec une moue aguichante qu’il toisait sans embarras.
— C’est une offre d’embauche? Ou c’est pour te souvenir de moi pendant tes longues soirées d’hiver?
— Le prochain hiver sans toi? Serais-tu aussi cruelle pour m’oublier?
— Ou toi inconstant pour ne plus localiser Montbard sur une carte?
— Ça ne te va pas franchement bien de faire la misérable. J’ai un passe-temps. J’engage des copistes et je vends leurs travaux à des administrations, des avocats, des compagnies diverses et variés qui cherchent à égayer leur salle d’attente. Il y a même des galeristes. C’est très en vogue d’avoir dans son salon une bonne copie. Mon aïeule est connue dans les milieux d’artistes. Ça aide.
Le voilà devenu marchand! Ce n’était pas un gage d’amour qu’il cherchait mais une sorte de placement pour rentabiliser les quelques jours passés à Montbard. Blessée quand même par ces au revoirs plus mercantiles que romantiques j’ai rajouté avec une insolence bien balancée:
— Tu ne veux pas “le pont de chemin de fer à Argenteuil” de Monet?
Il m’a regardée en inclinant la tête comme un chaton curieux. Ça lui allait bien ce petit air candide. J’ai poursuivi:
— Il réussit à merveille le rendu du béton. Ce serait parfait pour les ciments Laforgue.
Nous avons ri, du même rire sarcastique qui comprend les situations fausses. Il a ajouté rapidement, histoire de ne pas s’appesantir sur un sujet gênant:
— Je reviens dans deux semaines, pendant ce temps que les muses soient avec toi, ma douce.
Je n’ai pas résisté à lui envoyer un petit gratton.
—À bientôt, Pygmalion. Au fait, le débit du Rhin, c’est du 2 300 mètres cubes par seconde! Tu penseras à moi entre deux copies refourguées à tes amateurs d’art et tes calculs savants.
Il n’a pas détourné ses yeux clairs, il a pris mon visage entre ses mains puis il m’a dit d’un ton persuasif:
— Tu as le chic et la manière… Pas que dans tes toiles d’ailleurs.
Il m’a embrassée une dernière fois, un baiser aussi authentique qu’au cinéma quand tout la salle frissonne et déglutit le gosier sec. Il est parti en claquant la porte, et m’a laissée toute chose. Bien sur mon coup de pinceau l’intéresse, mais il doit quand même un peu m’aimer puisque j’ai les yeux qui vrillent et le cœur à la bouche.

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Lionel est arrivé à la maison juste après le départ de Marc. Ses chaussures armurées d’une coque de métal écrasaient rudement le plancher. Il n’avait pas vraiment choisi le bon moment pour marcher sur mes plates bandes et casser les adieux d’un seigneur à sa dame. Il s’est mis à parler de la voiture de Marc d’une parole qui ne lui coutait aucun effort. Il admirait, encensait, s’émerveillait. Il parlait en avançant le coup à peine dégagé des maxillaires, en ondulant les bras, en frappant dans ses mains. Son corps et son âme étaient à la fête. Il s’extasiait sur les proportions harmonieuses de la BMW. Il ponctuait ses phrases de clichés: “Vraiment les allemands, ce qu’ils sont précis. C’te mécanique! Si tu avais vu ça!” Enfin il a terminé sa tirade par une bourde digne de son aveuglement: “Ton père a tellement vu juste en te mettant derrière le bureau du garage.”

Je ne sais pas ce qui m’a retenue de ne pas sauter dans la BMW du client tombé du ciel pour respirer le grand air de la forêt noire. Lionel en serait resté comme deux ronds de flan. Ce devait être un reste de de mon sens du devoir ou peut-être la crainte que Marc me déboute sur le champ. Je n’ai pas voulu gâcher ma chance. Ma retenue était toute diplomate, c’est tout. Il n’y avait pas de bonté dans mon écoute docile, et pas de douceur non plus dans mes sourires sans joie. Lionel s’était livré à un exercice de rhétorique inoubliable. Il avait accumulé toutes les indélicatesses. Je lui tournais le dos pour mieux faire face à cette vie que je ne voulais pas. Mais dans ce dos-à-dos j’ai quand même vu ses yeux aussi écarquillés qu’un plein phare et senti l’huile froide du garage.

Il me fallait un atelier de fortune, la cuisine a fait l’affaire. Ce lieu d’habitude engourdi s’est réveillé gaiement par l’agitation émue de mes premières commandes. J’ai pendu avec des épingles à linge les quatre copies des tableaux de Fragonard sur une corde punaisée au mur. J’ai posé sur la table mon petit chevalet comme on plante un drapeau de victoire. Le tohu-bohu poétique de mes pinceaux, ma palette, mes tubes de couleur et la fiole d’huile de lin enchantaient la plus terne des pièces de la maison. La table en formica rouge, les placards bien propres, l’horloge clouée au mur et les casseroles pendues à des crochets étaient posés là comme des incongruités.

Chaque héroïne a son passe-temps. Pénélope brodait, Madame Bovary lisait et moi je peignais en attendant Marc. Je ne savais pas où il avait dégoté ses toiles vierges, mais elles avaient l’air fraîchement débarqué d’un galion du Grand Siècle. Grâce au tissage serré du canevas, au chanvre inégal et à la senteur d’un grenier oublié, les copies de Fragonard retrouvaient sous mon pinceau un fond d’authenticité à s’y méprendre. Les banquiers de Marc ou les vieux de ses maisons de retraites avaient la fibre artistique drôlement développée pour qu’il bichonne autant la ressemblance aux originaux! Je ne me suis jamais autant appliquée à retrouver le trait nerveux de Fragonard. Une robe cousue en quelques coups de pinceau, des éraflures de couleur pour un visage pris sur le vif et les mouvements sans repentir du peintre s’accordaient bien avec mon agenda pressé. Je ne pensais qu’à satisfaire mon commanditaire adoré. Son absence m’inspirait et je ne l’ai jamais autant possédé que dans cette abstention. Pourtant, j’avais beau me coucher tard et me réveiller tôt, je savais bien que je n’aurais jamais assez de deux semaines pour terminer mon ouvrage. Tant mieux, l’ampleur du travail me donnera l’excuse de revoir Marc. Je m’imaginais aller à Paris mon carton à dessin sous le bras pour livrer mes tableaux ou j’imaginais Marc en goguette à Montbard pour accuser réception de ses commandes.
Indifférente auprès d’un mari que les gestes courts de ma générosité n’effrayaient pas puisqu’il me croyait pudique, je filais avec un sourire de Sphynx une vie rêvée. Ah! Le bel optimisme de Lionel qui servait mon cœur défaillant! Je vivais désormais ailleurs. Dans le confort de mon petit train-train j’allais irréversiblement vers mes fins égoïstes.
Je nous imaginais Marc et moi vivre à Paris. Heureusement que j’avais vu “un Américain à Paris.” Le décor en carton-pâte campait la plus parfaite des retraites amoureuses: une chambrette sous les toits de zinc et vue directe sur le sacré-Cœur.

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Gene Keyy and Leslie Caron, Un Ame´ricain à Paris, Photo du blog: PAris faitson cinéma

Au pied de l’immeuble des peintres de plein-air portraituraient des touristes et emmitouflés dans une bohème souriante, leur joie de vivre était à portée de main. Le bonheur d’aimer nous tiendrait chaud. Les chagrins de Lionel seraient lointains et ma culpabilité enfin matée ne serait plus le rabat-joie en faction. Je serais peintre et les commandes pleuvraient. J’aurais le cœur en bandoulière. Je ne cesserais de donner à Marc mon temps et ma vie en bonne amante confite de la griserie d’aimer. Une corne d’abondance à côté de ma frénésie de donner ne serait qu’un panier de ménagère un peu radine. Et le cœur battant d’un sentiment qui me viendrait de mon débordement d’amour et de liberté je serais la nouvelle héroïne d’un film de la Métro-Goldwyn Meyer. Citadine! Voilà je serais citadine. Mes talons aiguilles battraient le pavé. Je serais affairée, pressée et toute animée d’une effervescence nouvelle je peindrais du soir au matin. J’exposerais. Je serais interviewée, les articles paraitrait dans “Elle”, au diable la niaiserie de “Nous Deux.” Mon œil d’expert serait recherché à Drouot. Montbard serait une silhouette vague et grise au bout d’un horizon de verdure. Un avocat aurait vendu le garage. Trop prise pour me déplacer et régler l’affaire. Je ne m’arrêterais à Montbard que quelques heures pour un déjeuner annuel avec Josette, car l’artiste que je serais devenue n’oublie pas ses bonnes amies.
Je rêvais avec fureur. Marc dorlotait mon talent et me gâtait. Voilà un atelier gorgé de lumière, des pinceaux de martre, des tubes de chez Lefranc, un tour en Italie, une nuit d’amour, une boîte de galuchat volée à la Pompadour. Il dirait: “Sers-toi, les deux mains avides, sans ta retenue charmante! Ne t’interdis pas le pillage de mon cœur. Il est trop doux le plaisir de se faire dépecer par tes doigts de magicienne.
Que ma vie rêvée était bien remplie, douce… et vaniteuse.
Puis, j’ouvrais les yeux, je voyais la cuisine et je me prenais le mur. Sans blague, il fallait que je me réadapte à ma réalité comme après les vacances d’été quand nous revenions de la plage. Au lieu d’un scénario Hollywoodien j’aurais mieux fait d’imaginer une fantaisie à la Bob et Bobette. L’aventure du numéro “Nuit prodigieuse dans les dunes” collerait mieux à ma vie, et la réadaptation ne serait pas une épreuve.

Enfin, comme disait Lionel avec son bon sens de grand garçon travailleur: “C’est joli ce que tu peins, mais en attendant, ça ne sert pas à faire marcher le garage.” J’ai donc laissé ma mise en scène de peintre improvisé en plan pour reprendre la gestion de notre affaire. Mon inspiration n’avait qu’à rejoindre ses quartiers de villégiature et ne pas faire d’esclandre pendant que je tapais de la Remington et que j’embobinais les clients. “Faire de la couleur” comme disait mon père, c’était pour mes loisirs. Pourtant, ma foi de secrétaire perdait de sa ferveur. Je me suis jusqu’à présent acquitter de faire marcher le garage sans amertume. J’étais assez heureuse de le voir fructifier et d’admirer sa devanture refaite à neuf rutiler comme les chromes d’une voiture de luxe. Mais je commençais à m’essouffler. La cadence de ma machine à écrire jouait andantino largo. L’esprit trop occupé par l’univers galant de Fragonard je souriais bêtement aux clients et j’oubliais de passer les commandes urgentes. Comme une mauvaise élève, je gardais un œil sur l’horloge pour ne pas perdre une seconde de l’heure de ma libération. Mon rendement faiblissait. Lionel s’agaçait. Lionel avait dirigé son tourne-vis vers le mur comme pour faire apparaître mes tableau et me dit:
— Pense un peu à ce que tu fais non de non, au lieu de rêver à tes bonhommes en caleçon long et en rubans.

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Frédéric Soulacroix, “feeding the Swans”  Pinterest
Un peu vexée je lui avais répondu.
— Ce qui ne sert pas n’existe pas pour toi. Mais moi j’ai besoin de ce qui ne sert pas justement.
Mais, je n’ai pas essayé de convertir Lionel en amateur d’art. Le lieu et le moment n’étaient ni en sa faveur ni en la mienne. Je me suis donc reprise. J’ai fini la journée avec brio: les commandes étaient lancées et la comptabilité à jour.

Mais j’ai tenu bon. Je n’ai pas laissé mon petit train-train s’installer de nouveau. Je ne voulais pas m’endormir dans le confort de ma vie terne. Alors, je chérissais la puissance perturbatrice d’un étrange génie qui se nourrissait de mes espérances neuves pour se défier de ma routine. C’est sa magie qui me faisait tressaillir à la seule représentation du visage de Marc. C’est ce sursaut qui me rassurait parce qu’il me montrait ma soumission au violent désir d’oubli de ma vie ancienne. Que le départ définitif sera facile! Marc n’est resté que trois jours! C’est peu, mais j’ai déjà fait mes bagages. Je l’ai attendu sans douter de son retour.

 

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