Chapitre 7: La bévue opportune

Montbard, Mars 1962

Cachée derrière un rideau de velours râpé, je rassemblais mes esprits pour faire face à l’étrangeté de cette situation. Je n’avais pas envisagé que notre visite au pavillon de chasse nous mettrait dans une situation épineuse.

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Je ne connaissais rien de la notoriété de Caroline Léry de Montclerc. Elle était pour moi une peintre de talent complètement inconnue dont les œuvres étaient rangées par erreur dans une retraite de campagne. Oubliés par la négligence de ses propriétaires, ces œuvres avaient un petit côté “Belle-au-bois-Dormant” qui attendaient leurs heures de gloire. Je ne savais rien de la vie de Caroline. Je trouvais amusant de lui avoir déniché un lointain cousin dans la personne de mon client en BMW et de faire les présentations. Cette réunion posthume n’était rien d’autre qu’une coïncidence sans conséquence, un jeu. Je me trompais. Je n’avais pas anticipé le choc que cette découverte provoquerait chez Marc. Il fallait être expert ou esthète pour connaître la maigre collection des œuvres de Caroline disséminée dans les musées. Je n’étais ni l’un ni l’autre. Mes visites au musée se comptaient sur les doigts d’une main. Il fallait aussi une connaissance artistique savante pour savoir que ces mêmes experts s’émerveillaient sur les secrets de ses ombres dorées et de sa distribution si nuancée de la lumière. Ils s’inclinaient aussi devant ses libertés de composition novatrices pour l’époque: Plus de femmes encombrées de crinoline mais seulement vêtues de légers déshabillés; plus de salon de représentation alourdi de meubles d’apparat mais des chambres à coucher vaporeuses où s’accomplissent des gestes intimes. Une peinture libre, des traits simples qui capturaient un regard au lieu de peindre des yeux. Tout cela je l’avais vu, mais je ne connaissais pas assez l’histoire de l’art pour comprendre toute l’originalité de son travail. Je n’y voyais qu’une inspiration fraîche, moderne et joyeuse. J’admirais, avec toute ma naïveté, ces toiles sacrément bien peintes.

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Puis, est arrivé l’aide de camp d’Hélie. Lui! Je n’en suis pas revenue quand j’ai vu sa grande carcasse apparaître dans l’antichambre du premier étage. Je m’attendais à tout sauf à ça! Lui! Evidemment une fois son vieux garde parti en retraite, Hélie s’était personnellement occupé de la relève. Ces deux là se ressemblaient bien, l’appariement était parfait.
— Je te laisse l’étage, je vais vérifier le rez-de-chaussée, lui a dit Hélie en tournant vers lui un regard supérieur. Lui, a obtempéré sans broncher. Il a commencé à ouvrir les armoires des pièces voisines, secouer les rideaux et inspecter derrière les portes. Chacun de ses gestes aggravait mon malaise. J’anticipais avec angoisse sur celui qui allait nous dénoncer. Il prenait son temps et allait d’une pièce à l’autre en ânonnant avec cynisme:
— Derrière ce rideau? Voyons si je brûle? Non je refroidis. L’autre rideau alors! Non plus! La porte alors? Pas encore. Il ne nous reste plus qu’une pièce. Pas la plus grande. L’étau se resserre sur les souris.
En rentrant dans la pièce il s’est dirigé vers le paravent, puis s’est arrêté dans son élan et a dit à regret:
— Hum… Bon… Tout se joue si vite. Allez! Encore un semblant d’échappatoire!
Persuadé que sa partie de cache-cache touchait à sa fin, et déçu de la brièveté de l’amusement, il a donc joué les prolongations. Contaminé par ces merveilles son sens esthétique a du se réveiller! Il a pris une toile posée sur le sol, l’a observée avec une sorte de dédain. Il l’a accrochée au mur pour juger de l’effet à distance. Mais la corde de coton qui était bien vieille a cédé, le tableau en tombant a heurté le dossier d’une chaise et lui a laissé en souvenir une belle éraflure. Tout d’un coup, notre chasseur s’est recroquevillé comme un cloporte et sa verve a manqué d’inspiration. Le sang lui est monté au visage et la panique l’a pris. Il a caché vite fait la toile abimée parmi les autres, est sorti tout guilleret en fermant la porte et en claironnant dans les escaliers:
— Il n’y a rien, j’ai tout passé en revue!
Son surplus d’activité dissipait sa gêne et suffisait à persuader Hélie de la solitude des lieux. Tous deux sont repartis leur panier vide. Quant à nous, nous sommes sortis de notre cachette de pacotille et nous avons quitté les lieux vite fait.

Sur le retour j’ai demandé à Marc de me déposer chez l’antiquaire. Josette époussetait les vieilleries de la vitrine pour attirer le chaland. Elle m’a fait un bref signe de la main en me voyant pousser la porte, puis m’a lancé un vague “Donne-moi deux minutes, et je suis à toi.” Pendant qu’elle s’échinait à briquer son musée de quatre sous, j’ai sorti de mon sac un paquet de petits gâteaux.
—T’en veux un? J’ai vécu de ces aventures cet après-midi! Ça creuse.

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— Non merci. Ce n’est pas l’heure du thé pour tout le monde.
J’ai mis sa réponse acidulée sur le compte d’un travail fastidieux. Je m’attendais à ce que ni une ni deux elle me raconte avec gourmandise les potins de la journées: qui achète quoi et pour qui, qui est venu avec qui, quel châtelain désargenté vend quoi. Mais rien. Je ne voyais que son dos qui s’agitait par petites saccades à chaque coup de plumeau. Comme elle était taciturne, j’ai meublé le silence en lui parlant du parc de Rochebrune:
— En peinture Hélie ne touche pas sa bille, ses forêts ressemblent à un plat d’épinards et ses femmes nues à des vers tortillards, mais c’est un jardinier hors pair. Tu dois être au courant des derniers arrangements du parc.
Elle a eu un moment d’immobilité nerveuse, puis j’ai continué:
“Très mignon sa fausse campagne à la mode Petit Trianon: la gloriette, le temple à l’antique, la treille…
Josette a réajusté une toile sur le mur de la devanture et recentré un cendrier en cristal sur le marbre d’une commode, comme pour se donner une contenance. Puis, elle a ajouté:
— Il veut faire de Rochebrune la vitrine d’une vie raffinée. Avoue que c’est réussi.
Il y a avait dans sa réponse l’aveu qu’elle avait vu les changements du parc. J’ai rajouté sur un ton badin.
— C’est sur! À manier le pinceau comme un râteau il a eu de l’entraînement! Bon et puis arrête de tourner en rond comme un poisson dans son aquarium et viens causer.
Amusée, Josette a fini par quitter sa vitrine en m’embrassant enfin pour me souhaiter la bienvenue.
— Alors! Rochebrune? C’était comment? A-t’elle dit avec sa cordialité retrouvée.
— Un rêve! Mais je voulais surtout te remercier.
Josette m’a enveloppée d’un regard étonné en allongeant le coup comme un échassier.
— Tu veux dire?
Je lui ai répondu que je comprenais pourquoi elle avait été si sourcilleuse quand je lui avais annoncé que j’allais faire découvrir Rochebrune à Marc. Elle savait que son frère venait de prendre le poste de gardien. Elle le connaissais assez pour savoir qu’il faisait du zèle en multipliant ses tours de garde et que je risquais de me faire pincer dans mes activités découvertes artistiques. J’ai bien insisté que je lui en voulais pas d’avoir essayé de me décourager en me faisant la morale et que ses bonnes intentions me touchaient. Le visage penché, le regard parfois de côté elle avait l’air de distraire son esprit d’une réalité gênante. Alors elle m’a interrompue:
— Je suis contente que tout ce soit bien passé. J’aurais dû te parler du nouveau travail d’Étienne, mais je sais que tu n’aurais pas approuvé. Alors, j’ai bêtement différé une discussion que de toute façon nous aurions eu.
Puis, elle s’est levée pour m’escorter jusqu’à la porte. En me montrant des cartons du menton elle a ajouté:
— Il faut que je déballe la marchandise. Je passerai te voir pour que tu me racontes tes aventures.
En partant je lui ai montré le tableau de la vitrine:
— Mignon! Il a un petit côté Fragonard, la rapidité du trait en moins et il manque un galant derrière le mur qui regarderait la donzelle. Je peux t’arranger ça. Tu le vendrais plus cher. N’hésite pas à passer au garage si tu veux que je lui donne un coup de fraîcheur.
— J’en parle au patron et je te tiens au courant, dit-elle en même temps qu’elle soulevait le combiné du téléphone de sa fourche.

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Quand je suis arrivée dans la chambre d’hôtel de Marc, il était allongé sur le lit, la chemise déboutonnée et les doigts de pieds en bouquet de violette.
La porte à peine refermée il m’a dit sur un ton plein d’une impatience heureuse.
— La Bagration au château de Schönbrunn, en 1815.
Les yeux ronds comme des billes j’ai répété:
— La quoi? Et où?
— Caroline de Montclerc a peint la maîtresse du Tsar Alexandre 1er, en 1815 en plein congrès de Vienne. Puis il s’est rembruni et a ajouté d’un air pensif comme s’il était le seul à comprendre le sens profond de sa question, “je me demande ce qu’elle y faisait. Oui vraiment, pourquoi? »
J’ai répondu négligemment:
« L’occasion de s’attacher une clientèle brillante était trop belle! Tout le gratin était réuni à Vienne. »

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J’ai enlevé mon manteau en faisant un petit mouvement de valse et puis je me suis assise sur le rebord du lit. Le miroir opposé reflétait mon visage et le sien. Sans mot dire, d’un mouvement souple du doigt, je lui ai pointé le charmant portrait serti d’or. J’ai approché ma tempe près de la sienne et pendant que nos regards se provoquaient chaleureusement je lui ai pris la main. La voix basse, je lui ai glissé dans le creux de l’oreille:
« Elle aurait donc, elle aussi dansé au Congrès? »
Il m’a répondu en frôlant doucement ses lèvres contre les miennes. C’était délicieux ces lèvres à l’humeur papillon.
« Il faut croire que oui.”

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J’ai bien sentie que cet acquiescement était une façon hâtive de me donner raison comme on dit oui au caprice d’un enfant pour avoir la paix. Il faisait courir ses doigts le long de mes jambes puis rebroussait chemin en me griffant gentiment comme un chat trop content. Le matou cherchait la lisière de mes bas pour faire sauter les agrafes encombrantes. Il faut dire que l’ascension se faisait sans heurt et que bientôt nous nous sommes retrouvés tous les deux confortablement enlacés, débarrassés de nos tenus de ville.

Ma main légère mais enjouée, câline mais déterminée, caressait sa nuque, ses épaules, coulait sur son flanc, effleurait ses fesses réveillant dans ses muscles une onde de bien-être qui le faisait sourire aux anges. Chaque petit tour de main provoquait un émoustillement exquis qui irriguait son sang à l’intersection de l’aine. Μa jambe impérieuse passée autour de ses reins, je me frottais contre son ventre tandis que ses lèvres battaient sur les miennes. Mon bras se faufilait le long de son torse comme une vague puis de ma main impatiente mais adroite, j’activais un va-et-vient délicieux qu’il a lui-même guidé avec d’une pression légère de ses doigts. Puis, il m’a fait chavirer et je me suis retrouvée sur le dos. Lui, à califourchon, les bras tendus, il me regardait, me souriait, me lapait, me picorait, m’embrassait, m’enlaçait, me caressait. Je l’ai serré contre moi en le cadenassant avec mes bras. Mes jambes bien ceinturés contre ses lombes et ses fesses faisaient le meilleur des remparts, impossible de m’échapper. Mon calisson tendu vers lui, il s’y est engouffré, s’en est régalé tandis qu’il cueillait sur mes lèvres une trille de oui tendres et complices.

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Les genoux pliés, les talons appuyés contre les fesses et le buste bien droit je refaisais mon chignon. Marc me passait les épingles en garçon coiffeur appliqué. J’ai aussi retouché mon maquillage, pas trop tapageur, car il devait avoir la pâleur de fin de journée. Marc me regardait en abime et caressait du bout des doigts la courbe lourde de mes seins, suivait aussi de l’index le chemin sinueux des veines de ma gorge, comptait mes grains de beauté… il me visitait, il jouait.

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En fermant la porte j’ai regardé les draps froissés qui en disaient long sur nos activités chambrières et j’ai demandé à Marc de remettre le lit en ordre. Qui sait si Paulette ne voudrait pas faire du zèle en proposant à Marc je ne sais quel service pour rendre agréable sa soirée? Je ne voudrais pas qu’on jase. Franchement, il n’en avait pas fallu beaucoup à la Venus que je suis pour céder à Hélios en BMW. Mais, Venus n’est pas l’effigie de l’ordre domestique! Et marcher dans les pas de cette déesse là ce n’est pas un chemin de croix des plus pénibles! Et puis au moment de fermer la porte Marc m’a apostrophée:
— Au fait, es-tu bien certaine que Josette n’aurait pas prévenu son frère de notre visite?

 

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2 thoughts on “Chapitre 7: La bévue opportune

  1. Bonjour Montaine ,
    On entre en piste sur la disparition de Caroline de Montclerc ; on peut commencer à se poser les bonnes questions pour découvrir son secret . Et cette coquine de Sylvie nous fait confidence de ses secrets d’alcôve . Personnellement je ne pourrais pas : c’est strictement privé .
    Bon weekend de Pâques à vous .
    Lise

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  2. Bonjour Lise,
    Oui, sylvie n’a pas froid aux yeux. Cependant, cette confidence intime sera la seule et l’unique! Elle s’intéresse surtout au mystère Caroline!
    Je vous souhaite in excellent week-end de Pâques.
    Montaine

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