Chapitre 5: le mystère (suite)

Juste avant de partir, Josette m’a rendu visite. J’adore me laisser distraire par Josette. Elle a d’abord discuté avec Lionel qui lui expliquait ce qu’il bricolait. Elle l’écoutait comme une professionnelle passionnée; pourtant la garagiste improvisée n’oubliait pas d’être une femme. Elle minaudait en avançant le buste, et le regardait admirative tandis que lui était fier de l’effet qu’il produisait sur elle. Ils étaient touchants. Le monde est mal fait, elle aurait dû être la fille de mon père et le trio aurait été en affaires parfaites.

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Coby Whitmore, Story  Art, Vintage 1950’s Magazine Illustrations (Etsy)

Mais voilà elle était vendeuse chez l’antiquaire du coin où elle vendait des meubles Louis Philipparts à des parisiens en vadrouille.
En montant l’escalier, elle a embrassé d’un regard envieux tout le décor anthracite de ma caverne d’Ali Baba. J’ai eu un malaise que j’ai vite mis dans ma poche avec un mouchoir dessus. Tout au long de sa visite, elle était un peu distante, comme si elle cachait une contrariété. J’avais l’impression que j’étais en train de la perdre alors je faisais tout ce que je pouvais pour raviver notre connivence. Je lui faisais des confidences, comme pour lui prouver que j’avais une confiance aveugle en elle, et qu’elle resterait toujours la seule compagne avec qui je partagerai mes rêves intimes.

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George Goodwin Kilburne, Tea for two

Au fond j’ai été d’une prétention folle en m’imaginant que cet honneur la flatterait. Elle m’a laissée parler puis elle a conclu sèchement:
“Tu ne devrais pas négliger Lionel et penser que tu mérites mieux, tu ne devrais pas non plus emmener ce Marc au château de Rochebrune. De quoi allez-vous vous mêlez?”

Ces quelques mots ont changé la donne puisque nous n’en avons plus été à confidence pour confidence, mais à confidence pour leçon de morale. Josette m’a laissée avec une petite colère d’amie trahie et de nouvelle solitude. Et puis très vite je me suis projetée avec Marc dans le parc ensoleillé de Rochebrune. Une amie pour un amant, le troc a été vite vu.

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Marc a emprunté la 4L de Roger. Il a été bon joueur en me disant qu’avec une co-pilote comme moi il préférait cent fois la 4L à sa BMW. Il a menti! Mais c’était un joli mensonge alors je l’ai cru quand même un peu. Je l’ai donc mené jusqu’à Rochebrune. Nous y avons pénétré par la brèche du mur Nord qui sépare le domaine de la forêt communale. Sans lui dévoiler ce que je voulais lui montrer, je lui ai dit l’œil brillant:
“Vous verrez. Vous ne serez pas déçu. Venez!” L’index en crochet je lui ai intimé l’ordre de me suivre. Il m’a regardé avec des yeux de crapaud et a fait quelques tentatives pour me poser des questions mais je lui ai mis l’index sur la bouche. En même temps que j’ai enlevé mon doigt, il a esquissé un baiser. C’était délicieux. Il m’a suivi docilement puisque c’était son seul droit. Nous avons évité les chemins blancs bien ratissés et les médaillons de pelouse. Sous les feuillages épais, le propriétaire ne nous a pas vus et nous avons pénétré dans la demeure incognito. Le château de Rochebrune est une bâtisse râblée au teint ocreux: une longère imposante à trois étages, une tour à chaque extrémité, des toits en éteignoir et c’est tout. Pas de parquet, mais des dalles de pierre lustrée par les pas, des poutres de chêne à peine équarries et des cheminées de forgeron. Rochebrune rappelle à ses propriétaires le passé paysan de ses premiers seigneurs.

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Jardins fantastiques, GAbriel Thouin, Ursus Books

Hélie Lecourbe, dernier châtelain en date, l’habitait toujours. Imbu de lui-même, méprisant et un fond de malhonnêteté dans les yeux, je ne l’aimais pas. Descendant du grand peintre Jean Lecourbe il se disait protecteur des arts et encourager les vocations des jeunes artistes. C’est pourquoi il avait aménagé les combles de son château en atelier où un peintre inconnu y donnait des cours deux fois par mois. C’est là que j’ai amené Marc.

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Maria Bashkirtseff, Atelier Julian, the Studio

D’abord, il est resté sur le seuil à contempler ce lieu aussi merveilleux qu’un jardin suspendu. Son étonnement était palpable, j’étais contente de mon coup! Il détaillait l’atelier avec émerveillement, comme s’il découvrait des illuminations de Noël pour la première fois. C’est un fatras d’objets insolites, précieusement thésaurisés comme des secrets d’inspiration. Il y a un violon sans corde, des hannetons desséchés, des lampes à huile ébréchées. Il y a aussi une mappemonde, des partitions, des rubans. Dans un petit recoin un élève a disposé son installation: un squelette d’oiseau, un sablier et une fleur encore fraîche. Sur le rebord d’une lucarne: un vase. Des drapés de toile blanche pendent d’une étagère à l’autre. Il pleut des tabatières en cuivre, des coquillages, des cartes à jouer, des bougeoirs sans bougies, des perles de verre, des boussoles, des carafons, des fioles. Des tapis élimés couvrent par endroit un parquet sans verni, mais des toiles posées  à même le sol rachètent sa misère. Au-dessus d’un clavecin édenté, deux portraits se tiennent compagnie: une jeune femme en robe longue, coiffée d’un chapeau bleu, et un homme assis derrière son bureau une lettre à la main qui voudrait désespérément lui remettre.
Il n’y a jamais de silence dans l’atelier. Les choses nous font de l’œil, nous aguichent et nous séduisent pour être sélectionner et trouver leur partenaire de jeu dans une composition. Elles s’infiltrent dans notre urgence créatrice. Il nous les faut. On les kidnappe.

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Michiel Van Musscher, The painter’s studio

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