Chapitre 4: Le portrait (fin)

Mais à peine recompose-t-elle son masque qu’elle commence un récit de coquette moqueuse.
“Savez-vous ma chère que notre roi Louis XVIII…
Puis elle inspecte sa tournure dans son psyché.
“Rien de fâcheux?
“Notre roi qui fit une entrée fracassante dans Paris l’autre mois de Mars…
Elle cherche sur sa coiffeuse une petite préciosité pour flatter sa beauté.
“Oui, et bien notre roi…
“Il doit être bien aise de goûter le confort de son palais parisien. Car savez-vous?
Elle s’interrompt de nouveau pour se mettre des pendants d’oreilles en diamants.
“M’instruirez-vous?
“Et bien, ce roi si triomphant, si glorieux, si fier, si digne, si condescendant, et bien ce roi vivait à Mittaü comme un humble hobereau, dans un château par deux fois ravagé par les flammes. Roi des plaines, et de la neige… Roi de rien.
Elle se regarde rapidement devant la glace et reprend sa place en silence et j’ajoute:
“Une leçon d’humilité pour un seigneur.
“Un fuyard que l’Empereur de Russie a bien voulu abriter! ll habitait une aile un peu moins délabrée. Une moitié de la cour était devenue le jardin de la reine.
“Croyez-vous qu’elle y fît son potager?
“Petit diable! Ce n’est pas le Hameau de Versailles! Elle se tait brusquement et continue songeuse. Ce château appartenait à mon père, puis au Tsar de Russie, il eut ensuite Louis XVIII pour locataire… C’est un vrai trésor que le Tsar possède!
Elle se tait et reprend la pose avec un sourire de Joconde… et je finis le masque.

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Marie-Victoire Lemoine, Portrait of the artist

Notre première séance de pose s’achève. Il me semble avoir dompté ce visage. Je me suis familiarisée avec ses énigmes ou ses artifices bien maitrisés: son regard qui magnétise, son front haut de sage chinois, et son nez d’une perfection grecque. Talleyrand dit que son visage un peu petit terminé en pointe fait de lui un joli visage de serpent. La saillie ne serait pas bienveillante si elle n’était adoucie par ce tendre adjectif. Pourtant, j’ai vu parfois le serpent se mouvoir en elle pendant que je la détaillais… que je la cernais. Elle tisse autour de chacun un réseau invisible qui immobilise et lui donne l’avantage d’un oiseau de proie. Elle ne m’intimide pas, car je ne vois dans cet arrangement si harmonieux qu’une aisance de femme choyée tandis que j’ai le courage d’un soldat qui manie le fer et la poudre.

Je ne suis qu’au début de ma mission. Cette femme élégante qui parle avec grâce et se tait à propos a dans ses secrétaires en bois d’amourette un document qu’elle cache car il dénoncerait son usurpation honteuse. Elle possède le parchemin précieux promulgué par l’assemblée des chevaliers porte-glaive de Courlande il y a maintenant près de deux siècles. Les familles héréditaires du duché y sont recensées. Johannes Von Buren, son grand-père roi de Courlande est le grand absent de la liste alors que le mien, Frédéric Kettler est l’héritier légitime de la couronne Ducale. Je n’ai que mépris pour celui qui ne doit son ascension qu’à un amour sans grandeur, celui qui se monnaye et qui ne mesure son ardeur qu’à ce qu’il gagne en retour. Après avoir conquis le cœur de la Tsarine, celle-ci eut pour Johannes Van Buren des largesses inconsidérées et fit de lui le régent De Courlande. Pierre, le fils de Johannes reçut la Courlande en héritage ainsi que l’amitié russe. Amolli par ses richesses, plus féru de musique que de politique Pierre vendit la Courlande à Catherine II la Gourgandine, l’année même de ma naissance. Dorothé de Courlande, la fille de Pierre, vit en reine grâce à ce bénéfice immense.
Il faut que je retrouve ce document.

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Sigismund II Auguste, roi de POlogne, reconnait à Gothard Kettler et à sa descendance le titre de Duc de Courlande.

Les pigments rêches ont desséchés mes mains, et la pulpe de mes doigts est encore toute tâchée des couleurs qu’elles ont estompées. La princesse Dorothée de Courlande qui ne faillit à aucune règle de bienséance sonne sa servante pour qu’elle me montre le chemin de la salle d’eau. Jeanne a le visage accorte, des joues roses et les yeux plein de malice. Elle a l’air espiègle des comédiennes qui jouent les suivantes dans les comédies de Molière. Mais elle a des manières parfois un peu factices qui démentent l’enfant de Paris qui se surveille pour se fondre dans l’atmosphère feutrée d’une maison seigneuriale. Elle a le regard malin qui jauge et cherche ce qu’elle pourrait obtenir des externes de la maison, ceux qui n’ont aucun engagement de longue durée. Il n’y a avec eux pas de trahison envers le maître, juste une collaboration de passage. En me menant à la salle d’eau elle me raconte la vie de la maisonnée.
— Pardonnez le tintamarre des cuisines.
On entend maître Carême, le cuisiner, s’agacer contre ses marmitons.

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François Boucher

Chacun des épisodes qu’elle choisit est un indice et il faudrait être bien naïf pour penser que ses propos ne sont que le hasard d’une pensée désordonnée. Ce n’est donc pas par coïncidence que nous longeons les cuisines et qu’elle me parle de son bon ami Etienne premier tourier chez Sylvain Batry, fameux pâtissier:
— Etienne fait des croissants légers comme des cerfs-volants de papier. Puis elle soupire en tournant vers moi son minois d’ange triste. Ah! Si seulement notre maître cuisiner pouvait goûter à ses délices! Et en plus sa présence le soulagerait. Entendez comme il s’agace!

Petit diablotin que cette Jeanne, je sais ce qu’elle pense: “voilà une jeune peintre. Sa renommée est fraîche. Hier encore elle n’était qu’artisan. Peut-être pourrait-elle aider Etienne.” Ah! Si Étienne et elle pouvaient dormir sous les mêmes combles. Je vois son manège. Elle ne voit pas encore le mien. Pourtant, nous allons faire affaire.

 

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Jean-Honoré Fragonard

Tandis qu’elle verse de l’eau chaude dans la cuvette posée sur la table de toilette elle me regarde du coin de l’œil. J’ai remarqué une mouche discrète sur sa joue rebondie, celle qui prévient les initiés qu’elle est ouverte à toutes les propositions. Comme un renard, elle attend un signe, la première impulsion de notre tractation. Mais j’ignore son impatience. Je la regarde à la dérobée, dans sa modeste besogne de porteuse d’eau. Admirative je détaille les décors des boiseries roses poudrées: des cygnes qui s’abreuvent à une fontaine, des ajoncs, des branches de corail et des dauphins au bec de canard.

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Boiseries de la salle-de-bain de marie-Antoinette, Versailles

J’évalue la loyauté de Jeanne. Elle est tout à la fois, chambrière, camériste, servante. Elle vaque, furète dans les couloirs, les salons et les boudoirs. Qui peut dire qui l’envoie ici où là? Ses tâches indispensables sont à peine remarquées. Elle est au service du Duc, de la Princesse, de la gouvernante du majordome de tous. Elle se faufile, sert, aide et disparait. Surprise dans un lieu incongru, elle aura assez d’à propos et de candeur dans la voix pour s’inventer un travail que personne ne lui a donné. C’est une espionne parfaite.

Alors qu’elle vérifie la température de l’eau, je pose ma main sur son bras, elle sursaute et je lui murmure notre pacte. Elle me sourit en retour.

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Gabriel Rossetti

 

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