Chapitre 4: Le portrait

Paris. Mai 1814.

La Princesse de Courlande se met de profil, les yeux tournés vers la tapisserie, une grande tenture ornée de verdure aux oiseaux. Ses cheveux ondulés sont d’un noir sans nuance, d’un noir qui fascine et attache le regard. Ils n’ont ni le grisé d’une mine de plomb, ni le moiré d’une soie cirée, ni le violacé du cœur de l’iris. Ils sont noirs comme le charbon pur. Une raie sépare ses cheveux qui encadrent son front comme un rideau de théâtre. Sa camériste cercle d’un bandeau de perles ses mèches enroulées en pelote et relevé sur la nuque. Sa peau mate saura traverser le temps. Elle plussoie son oncle en disant que son teint bistre a la nuance d’un pruneau. Pourtant ce serait un pruneau à la chair tendue car elle n’a pas le plissé parcheminé d’un fruit sec. Toutefois, c’est bien là un exemple de son esprit, car il faut une assurance bien assise pour se fendre de sa beauté.

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Margueritte Gérard, femme peintre, nièce de Jean-Honoré Fragonard

Par le regard lointain, elle reste une vagabonde à la recherche de la terre qu’elle a du quitter. Par son maintien, elle a les épaules droites de ceux qui ne savent abjurer. Il n’y pas de créature plus spirituelle, plus vive, plus courtoise que la Princesse de Courlande. De son enfance solitaire, de l’échec de son mariage, elle n’a gardé ni tristesse, ni amertume. Mariée au neveu du Duc de Talleyrand, cet oncle de devoir l’a prise sous son aile pour faire sa bonne fortune. Il se régale de ses réparties de sa société si plaisante que sa présence est un acte de diplomatie heureuse. Dans chacun de ses dîners où se joue un peu l’avenir de notre pays sa grâce sert bien aux intérêts politiques du Prince. Il voit en elle un émissaire inoffensif qui d’une œillade fait chavirer les esprits les plus rétifs.

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Alexandre-Edmond de TAlleyrand Périgord, épouix de la Princesse de Courlande

Elle suit le Duc dans ses quartiers d’hiver ou de printemps: La terre de Valençay magnifique et romantique ou la fourmilière parisienne stimulante et à la mode. Le Duc l’a installée au premier étage de son hôtel Saint Florentin. Chaque fois qu’il traverse le perron de ses quartiers, il la cherche du regard. Elle récompense son impatience galante de son sourire exquis et sa délicatesse allège ses journées. Elle foule de son pied léger les dalles froides de ce cette demeure immense. Ses chaussons de soie, ses jupes de mousseline féminisent la carrure solennelle du grand Hôtel de Saint-Florentin. Au centre de cette demeure, elle règne. Il suffit que le Duc pense à elle pour qu’il cesse d’être le redoutable Talleyrand. Il perd sa méfiance, il oublie sa dureté, il ne veut plus calculer. Il s’abandonne, il donne, il accepte et baisse le front pour lui dire oui. Mais, elle est la seule à faire de lui un petit dogue tendre qui cherche sa maîtresse avec des yeux de bête abandonnée.

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Château de Valençay, government Art Collection.

Je la dévisage sans honte puisqu’elle pense que je me contente d’étudier sa physionomie. Pendant que je cherche la nuance la plus fidèle pour ses yeux j’écoute son passé que son parler lent et caressant s’égare à me dévoiler:

“J’ai grandi délaissée par ma mère, ignorée de mes trois sœurs et éloignée de mon père trop âgé que ma jeunesse étourdissait. La dureté de ma gouvernante anglaise avait créé en moi de la colère. Ma rage s’enflammait devant ses injustices et persistait en rancœur. J’étais désagréable et toujours à la recherche d’une solitude consolante.”
Une peine irréparable anime son iris noire. Elle écarquille les yeux en même temps qu’elle sonde ses souvenirs inconfortables. Le blanc de son œil illumine d’une étincelle brève sa colère contenue. Je pose les couleurs, en superpose d’autres, scrute son regard.

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Dorothée de Sagan, Princese de Courlande, Duchesse de Dino, par Catherine-Caroline Thévenin

“Je n’apprenais rien. Ma mère alarmée de voir une sauvageonne à ses côté congédia ma gouvernante. J’eus pour successeur un précepteur qui s’amusait aux doctrines encyclopédiques comme à des jeux de l’esprit. Je découvrais avec mon maître les vers de Schiller, le ciel sans frontière au bout d’une lunette. J’exerçais mon esprit dans les disciplines ardues comme les mathématiques et mon intelligence ne s’épanouissait que dans la complexité de ses problèmes. J’allais de formules en formules de théorèmes en théorèmes pour dépouiller la Terre de ses mystères. La Genèse se calculait, un seul acte de foi était un manquement à la vérité.”
Ce sont ses yeux qui sont un mystère. De quelle couleur sont-ils? Gris-bleu peut-être? Ils sont ornés de cils si longs qu’ils touchent ses sourcils quand elle lève le regard. Ils sont impénétrables. Mais est-ce un bleu intense? L’heure bleue avant la nuit. Tout cela dans un regard…
“Une séparation précoce d’avec les légendes de nourrice a créé en moi cet esprit indépendant. Ma curiosité de comprendre plutôt que de ressentir m’a menée à l’apaisement par l’analyse. Car je ne subis rien. À rechercher les vertus je trouve un équilibre à ma mesure.”
À ces mots elle sourit d’orgueil, reprend la pose et se tait de nouveau. L’iris enfin apaisé, la couleur apparaît: brun-noisette. Seul un bord bleu entoure la pupille.
Elle m’observe parfois, un peu de condescendance, une brève admiration pour mon talent, c’est tout. Elle se sent un peu captive de mon trait, un peu craintive aussi. De moi dépend son image. Femme d’esprit sans doute, vaniteuse encore plus, j’ai le droit de détailler le moindre de ses traits. Je perçois ses tremblements à chacune de ses contrariétés. Je la détaille, elle s’agace, entre mes mains, elle rechigne à se laisser explorer. Je joue avec sa fierté comme le chat avec la souris.

À suivre…

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