Chapitre 3: Le séjour provincial (fin)

Il est arrivé le soir, avec un bouquet de roses. Il avait l’air un peu gêné. Il m’a rappelé un élève sage qui aurait offert une gerbe de fin d’année à son institutrice. J’ai mis les roses dans le vase Baccarat en verre taillé qui avait appartenu à ma mère. Elle l’avait ramené de son voyage de noces. “Des facettes qui brillent, avait-elle dit à mon père. Elle avait rajouté que ces arc-en-ciel improvisés par le soleil d’été seraient de bon augure.” À quelques années d’écart, ma mère avait vu juste! La situation l’aurait peut-être choquée, mais tant pis! Elle avait bien raison de me trouver un air diablotin.

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Lionel et Marc se sont tout de suite entendu. J’aurais presque cru qu’ils avaient fréquenté le même patronage, pendant leurs jeunes années. Ils ont comméré gaiement en parlant vis, boulons, outils de précision et voitures de Formule1. Toute cette féraille jouait en sourdine un air de grosse caisse dissonant dans mes oreilles. À côté de tout ça le mécanisme de ma Remington c’était de la bijouterie. J’écoutais poliment, je servais, desservais la table. Entre chaque plats ils me regardaient en dodelinant de la tête comme les petits chiens des lunettes arrière de voitures. En l’espèce l’inertie gauche-droite droite-gauche de mes deux passionnés de boulons devaient probablement me remercier du dîner, et expier de leur conversation d’artillerie-lourde. Marc se disait ingénieur et travailler pour les ciments Laforgue. Il prétendait aussi se rendre en Allemagne dans leur succursale pour superviser un projet de barrage. Il y avait dans sa façon d’être un jeu d’acteur mal maîtrisé. Le ton manquait de justesse et ses réponses à mes questions étaient trop évasives. Il ne connaissait pas le débit du Rhin! C’est un peu cavalier pour un expert en résistance des matériaux, chef de projet d’un barrage sur le Rhin! Bref, je ne voudrais pas habiter au pied du barrage. Enfin, à Montbard dans mon garage, j’avais les pieds au sec! Le Rhin peut turbiner tant qu’il veut!

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Pourtant, il y avait une chose qui le fascinait dans notre salle-de-séjour: c’était un petit tableau que j’avais oublié d’enlever avant son arrivée. Placé sous une vieille assiette bretonne félée qui le déclassait il venait d’un autre monde pour un autre monde. Esseulé, il avait la mine chagrine et pourtant il était comme un baume de bonheur pour cette pièce sans attrait. Marc de Montclerc ne pouvait pas s’empêcher de le regarder, l’observer le dévisager. Il le butinait, s’en réjouissait, se plaisait en sa compagnie. Marc de Monclerc retrouvait un peu de familiarité rassurante dans cet étrange décalage qu’il était en train de vivre. Mais il avait aussi l’air surpris. Que faisait ce petit bijou du XVIII ième siècle chez le garagiste de Montbard? que faisait cette merveille sertie d’un cadre doré et fleuri, pourtant vulgairement exposé sous une assiette ébréchée? Abandonnée comme un enfant fragile que lui seul pourrait chérir, Marc de Montclerc se prenait de pitié pour la seule élégance de cet endroit!
J’ai espéré que cette fascination échapperait à l’attention de Lionel, mais il a remarqué que “le cadre,” comme il l’appelait, rentrait en compétition avec ses propos. Pas rancunier le Lionel. Il s’est levé, a décroché le tableau et l’a apporté à Marc pour qu’il puisse l’évaluer de plus près.
“De loin, on ne voit pas comme il est bien peint, c’est trop fin ces œuvres d’art a déclaré Lionel en fin connaisseur. Tenez il s’appelle “Le baiser.”

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Jean-Honoré Fragonard, le baiser

Je suis devenue rouge pivoine et mécaniquement j’ai contracté les narines et la bouche pour contenir mon agacement. Un regard suspicieux s’est échappé des ses beaux yeux noisette comme un saut de poulin hors de l’enclos. C’était plus qu’un regard, une invitation à m’expliquer. Mais je n’ai rien dit. Cette fois, c’est moi qui suis passée pour une pied-nickelé!
C’était un petit tableau qui ressemblait étrangement au “Baiser” de Fragonard. Deux jeunes amants se régalent de cajoleries comme hier de fruits confits. Amusée, elle le ligote dans ses bras comme dans une partie de colin-maillard: elle a gagné, il est attrapé et lui, heureux d’être battu repose son visage dans son orbe. Dans un élan d’amour mi-fraternel mi-amoureux elle embrasse la joue de son galant encore toute pleine des rondeurs de l’enfance. Elle est blonde et ses cheveux se dénouent en même temps que l’embrassade se délie. Il a des boucles brunes qui se balancent dans l’enthousiasme joyeux de s’aimer.
Marc de Monclerc a inspecté la toile en expert. Il l’a inclinée dans tous les sens et son regard pointu n’a perdu aucun centimètre carré de la scène. Je sais ce qu’il a apprécié: le moelleux de la pulpe rose de leurs joues, le trait rapide et précis qui sans minutie a donné de la souplesse au drapé de la chemise. Il a entendu le froufrou d’une encolure délacée qui a coulé sur un épiderme si vraie et si immatériel. Il s’est émerveillé de quelques cils noirs seulement pour des yeux en extase. Il a vu ce coup de pinceau virtuose, une pâte travaillée à l’ancienne et pourtant un canevas de facture moderne. Lionel a rajouté:
“Sylvie en a plein, mais elle n’aime pas les montrer. À chaque fois qu’on a de la visite, elle les range. C’est bête!”

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The Thin man, Movie, Myrna Loy

À suivre…

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2 thoughts on “Chapitre 3: Le séjour provincial (fin)

  1. Ainsi cette curieuse Sylvie aurait un violon d’Ingres…la peinture . Comme quoi , les provinciales peuvent parfois surprendre…Une bonne leçon pour ce Marc . Et pour nous un fil conducteur qui se précise .
    Le tableau de la jeune femme arrangeant un bouquet de fleurs est joliment choisi et il évoque lumière , chaleur qui nous manquent en ce moment , ainsi que la douceur de vivre d’une autre époque .
    Merci Montaine d’écrire pour notre plaisir …et le vôtre .
    Lise

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  2. Chère Lise,
    Merci de votre message.
    Sylvie, notre provinciale sera le cerveau de l’affaire. C’est elle qui met A+B. Les ateliers de peintres sculpteurs et autres artistes ne manquent pas en province. C’est en en visitant un que l’idée m’est venue. Je suis passée à Montbard il y a quelques années et notre voiture est tombée en panne. Le garagiste de Montbard nous a réparé notre voiture ni une ni deux et d’une main de maître (c’est une bonne vieille Citroën). Alors qu’il bichonnait notre voiture, nous avons déjeuné dans un restaurant fort sympathique. Je me suis régalée d’un plat d’andouillettes grillées. Je m’en souviens encore. Je me trouve parfois injuste avec Montbard, car c’est une petite ville charmante. Je pense d’ailleurs faire un petit post touristique pour présenter la ville.
    Enfin, Paris en aura aussi pour son grade, car notre Sylvie va aller y faire un tour!
    Je suis contente que le tableau de la jeune femme au bouquet vous plaise. J’aime le regarder. À chaque fois que je le contemple je suis prise du complexe de Mary Poppins: pouvoir sauter dans des images pour en profiter pleinement.
    Je vous souhaite une bonne soirée
    Montaine

    Liked by 1 person

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