Chapitre 3: Le séjour provincial (suite)

Puis, Il a reniflé l’odeur de renfermé en levant les yeux vers le plafond. Je sais ce qu’il cherchait: les tâches d’humidité. Il n’en a pas trouvées. Paulette veille, car “ça fait vraiment mauvais effet sur le client, dit-elle.” Elle a bien raison! surtout quand le client colporte des tableaux de maître.
Il m’a remerciée, chipoté ses poches vides pour se donner une contenance puis nous nous sommes quittés.
— J’ai du travail au garage, ai-je dit.
— Je comprends, je comprends.
Il me trouvait peut-être provinciale, mais il me trouvait irrésistible dans ma petite robe vert printemps juste au-dessus du genou. Avec mes lèvres laquées de rouge et mes joues tendrement poudrées de rose, j’ai su à merveille lui lancer des œillades faussement pudiques et faire atterrir mon sourire sur mes escarpins vernis tellement jolis. Fragonard aurait intitulé la scène “la rencontre heureuse.” J’aurais eu dans mon sillage un bichon marron et blanc aux pattes couvertes d’une courte traine de poil et le cou enrubanné de mauve. Il aurait fait des cabrioles dans mes jupes roses. Et même le mutisme du dessin aurait raisonné d’un rire joyeux.

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Early 1960 suit, Vintage Patterns, Persephone Magazine

Juste avant de descendre les escaliers je me suis retournée et j’ai ajouté:
— Vous n’allez pas rester seul ce soir. Venez dîner.
Marc de Montclerc a accepté sans rechigner. Dans le fond du couloir, il se tenait droit comme une statut de jardin, les mains derrière le dos et les deux pieds bien à côté l’un de l’autre. Rien ne dépassait chez cet homme comme il faut. Il m’a fait un petit sourire accompagné d’un signe de la main et j’ai remarqué qu’il avait une cicatrice au menton qui se creusait quand il souriait. J’ai pensé qu’il avait dû faire une chute dans ses jeunes années. Je l’ai imaginé enfant, en culottes courtes et chemise blanche bien boutonnée jusqu’au cou! Et puis, j’ai arrêté, il n’y a que les femmes pour imaginer les hommes qui leur plaise en culottes courtes. C’est d’un sentimentalisme mièvre, vous avouerez!

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Mr. Smith goes to Washington (1939) movie Stock photos and Pictures (Getty Images)

La première chose que j’ai faite en arrivant à la maison a été de m’affaler dans un fauteuil. En puis j’ai pensé à la BMW hors service, garée dans le garage. L’infirmité de cette mécanique impeccable ne pouvait être que le clin d’œil de l’ange. Tout d’un coup elle a ressemblé au chariot d’Hélios tout droit sorti de la forge de Vulcain. Je n’ai pas écouté Lionel quand il m’a suggéré d’appeler le gros dépositaire de Moulin. Je n’ai pas voulu m’encombrer d’un fournisseur bien achalandé. Avec son zèle de premier de la classe il me dépêcherait un commis à la vitesse de Speedy Gonzales. Fier de lui il me dégainerait la pièce BMW dont nous avons besoin. Et envolé mon visiteur qui fleure bon les essences musquées des parfumeurs parisiens. Après tout Venus a bien fini par trouver le chemin des rives ensoleillées!

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Aurora, Greek goddess, (fron the site Commons Wikimedia.org)

Notre petit fournisseur fera bien l’affaire. Et puis avec un peu d’amertume j’ai pensé: “Allez, trois nuits à “l’hôtel du Commerce”, ça lui fera les pieds!” Je musais en dévisageant la maison comme si je ne l’avais jamais regardée ou plutôt comme si, humiliée par sa fadeur, j’avais voulu la nier. Ces meubles rectilignes, sans charme, proche d’un mobilier de bureau, n’avaient rien d’une domesticité heureuse. Affligée ça et là d’une bibliothèque marqueté d’un plastique marron aux impressions ligneuses, d’une table basse aux pieds en métal, d’un fauteuil à la housse de nylon rouge délavé et de quelques bibelots de quatre sous, il flottait dans l’air de cette maison une rumeur de vie ordinaire. Je me suis redressée en rajustant une épingle dans mon chignon et je me suis dit que je n’allais pas laissé la bête visqueuse de la dépression m’emporter dans sa tanière glauque. Une chance! ma frivolité me protégeait des pires coups de bourdon en même temps qu’elle me donnait du courage. J’ai donc mis à la niche ma résignation et ressorti en bouquet magnifique l’acceptation souriante de mon lot! Gaie et pleine d’espoir de renouveau j’ai préparé la maison pour la venue de notre invité.

À Suivre…

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