Chapitre 3: le séjour provincial

Montbart Mars 1962.

Ma question l’a scotché! Il doit se demander si nous parlons de la même personne. Comme dans un dessin animé de Tex Avery il a les roues dentées qui tourne là-haut. Il doit se dire: “quel rapport entre ces deux là?” Il a penché le torse et je l’ai vu ouvrir la bouche comme une carpe esbaubie dans son étang. Mais, il a été interrompu par Lionel et je ne l’ai pas encouragé à poursuivre la conversation. Lionel a donc pris la peine de monter dans l’aquarium. L’affaire avait donc quelques complications! Il a ouvert la porte en s’essuyant les mains dans son chiffon blanc toujours bien calé dans sa ceinture; le même qui avait précédé notre première poignée de main. Ses habitudes ont toutes un fol écho romantique! Il a donc passé la tête dans l’embrasure de la porte et a dit:
“Monsieur devra rester au moins deux jours à Montbart. Il faudrait que tu lui réserves une chambre d’hôtel! Prends trois nuits. On ne sait jamais.”

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Monsieur a eu un sourire contrit. Il s’est raclé la gorge en se hissant machinalement sur la pointe des pieds puis est retombé sur les talons. J’ai ignoré l’insulte de sa mimique. Marc de Monclerc à Montbart, résidence “Hôtel du Commerce” façade brun sale, volets bleus défraîchis. C’est d’un exotisme torride. Certainement un glorieux épisode qu’il oubliera de mentionner au prochain cocktail mondain où il se rendra. Evidemment, après un béjaune qui se vantera d’avoir fait su ski nautique sur la côte, je l’imaginais mal égayer la discussion d’un souvenir de vacances qui sentait le congé payé:
“Et bien moi, j’ai passé trois jours à Montbart, à l’hôtel du commerce!”
Rien qu’en y pensant je n’ai pas pu réprimer un sourire spontané et sonore.

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Il m’a regardé l’air sévère. Je crois qu’il a compris la raillerie de ma franche bonne humeur. Le pauvre! Je l’ai tout de suite vu comme un chat persan encagé avec des matous de gouttière. J’ai deviné son inconfort. Ses épaules se sont refermées et il a croisé ses mains devant lui, comme une jeune fille du couvent des oiseaux. Il ne lui a manqué que la minaudière. Tout d’un coup il a perdu sa prestance de dragueur et moi j’ai retrouvé une impertinence dans la voix, une joyeuseté gratuite, une revanche sur le quotidien scintillant de Monsieur de Montclerc qui allait vivre une petite vie grise et ravalé sa ferté pendant quelques heures. Trent-six heures de la vie d’un mondain à la campagne!
— Oh la vilaine, n’as-tu pas honte de te gausser des gens! me disait ma mère quand j’étais petite.
Marc de Montclerc a rapetissé dans sa jolie veste prince de Galles. Dans l’ombre du bureau, le bel azalée se flétrissait.

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Mais malgré tous nos bons soins, le flegme anglais de Marc de Montclerc s’est évaporé doucement pour laisser place à une agitation inquiète. Petit-à-petit Monsieur-de-Bonne-Famille s’est transformé en Bibi-Fricotin avant qu’il ne se fasse arrêté par le flic aux airs bouledogue. La bouche en cœur et les yeux de velours je lui ai demandé très intriguée: — Ça ne va pas?
— Très bien, Je vous remercie, a-t-il dit avec une neutralité surprenante. Et j’ai repiqué le nez dans ma commande pas très convaincue par la mollesse de son affirmation.
J’ai trouvé la scène distrayante. J’étais enfin transportée dans un film noir, j’ai même trouvé le titre: La secrétaire ingénue, l’arsouille et le mécanicien. Il montrait tous les tics d’un petit truand en cavale.

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The Thin Man, from the site Bam.org

Il avait poussé la chaise que je lui avais présentée près de la baie vitrée. Il surveillait d’un œil sa voiture et moi de l’autre, se mordait la joue et libérait sa nervosité en pianotant sur ses genoux. Cela dit, il ne m’avait pas échappé qu’il se préoccupait surtout du coffre de sa voiture. J’ai bien vu qu’il contenait au mieux son anxiété, mais les liens ont cédé quand un des employés s’est approché du coffre. Alors, il s’est levé d’un bon, a dévalé les escaliers et a mis sa main sur le coffre en essayant d’être naturel. Il a prétexté une particularité de la serrure pour préférer l’ouvrir une première fois devant eux, histoire de les initier aux délicatesses mystérieuses de son trésor. Il a farfouillé dans son coffre un moment et retiré une grande pochette noire. Tout d’un coup notre gentil parisien respirait mieux, il retrouvait sa jolie mine dorée et son air de gérer les situations les plus épineuses. Détendu, il lança aux apprentis:
— Tenez messieurs, elle est à vous. J’ai mis de l’ordre dans le coffre pour vous faciliter le travail.
— Pas de souci a répondu l’apprenti, mais le moteur c’est devant! Enfin! merci du geste.
Il lui a rendu un sourire penaud.
En fin de journée je suis allée ouvrir le coffre en espérant trouver une pépite. Qu’y-avait-il de si précieux? Le coffre était nickel. Une vraie fée du logis ce Marc!

 

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