Chapitre 2: L’Hôtel Saint-Florentin (Suite et fin)

Le majordome se présente enfin et me fait entrer dans le vaste hall. Il s’excuse des lenteurs du service, m’avouant sans façon qu’à l’instant où je suis arrivée les gens de la maison étaient tout absorbé à leurs obligations et qu’il donnait les ordres. Il m’escorte jusqu’à la salle de compagnie de la Duchesse de Courlande. L’arrangement est d’une simplicité exquise. Sur les murs deux petits tableaux de Lancret, au plafond un lustre en bronze doré. Sur le manteau de la cheminée une pendulette à la mode: un angelot tire un char chargé du cadran. Un guéridon au pied fin pour prendre le thé, quatre bergères de velours vert amande et une table de quadrille complètent cet aménagement précieux. Ce n’est pas sans fierté que je remarque deux de mes miniatures sur un écritoire ancien.

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Hôtel Nissim de Camondo, Paris

Mon art plaît, tant mieux, mais dans le silence de cette attente je ne peux m’empêcher de douter et de craindre la perte de ma précieuse cliente. Mon fameux modelé onctueux saura-t-il exprimer l’expression de ses yeux, le transparent de sa peau, et sa physionomie si cher à Talleyrand. Du trait à l’expression, de la couleur à l’esprit, quel chemin suivre pour l’impalpable? Comment capturer l’âme dans un oval de visage, une respiration dans le sourire, un charme dans le regard et enfin un mouvement dans une main? Quelle gageure que de vouloir fixer le vivant dans l’immobilité d’un portrait! Sous mon coup de pinceau tricheur un regard morne devient pensif; une bouche pincée, spirituelle; une main lourde, puissante. Mon hypocrisie dupe à l’infini.

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Pour me donner du courage, je me représente le portrait de la marquise de F… qui séduit le Duc. Je suis satisfaite de ce portrait. Il y a de l’intimité dans la robe de mousseline blanche ceinturée d’un large ruban rouge. Elle a les cheveux en bataille et la bouche entrouverte. J’ai trouvé cette lumière rare qui donne à la lèvre la brillance des derniers baisers. “Il n’y a pas plus doux que la souplesse de votre pinceau pour qu’il se souvienne du moelleux de mes étreintes.” Lui, je le sais, gardera toujours la nostalgie des cajoleries de la Marquise de F…

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Madame Vigée Le Brun, auto-portrait

Je suis plongée dans mes pensées quand j’entends des pas pressés sur les graviers de l’arrière-cour. Une femme emmitouflée dans une cape noire se hâte de quitter les lieux. Le visage dissimulé sous la capuche je suis incapable d’apercevoir son visage. Elle se retourne brièvement en envoyant un baiser à un homme posté derrière une fenêtre du second étage.

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Il est jeune et beau et d’une tournure est élégante. Corseté dans un uniforme blanc trop serré il fait mine d’attraper son baiser d’un mouvement de main un peu raide. C’est le tsar. Un témoin n’était pas prévu dans cette scène intime, mais emportée par le romanesque de leur aventure je me réjouis de mon indiscrétion. Le tsar disparait en même temps qu’elle franchit le seuil du portail de service. Le cocher de l’attelage qui l’attend n’est autre que ce visiteur au catogan qui me lançait des œillades tendres.
Après tout, chacun à ses secrets. De mon identité, la Duchesse Edmond de Talleyrand Périgord ne sait rien. Lui dire serait me trahir. Elle ne connait de moi que mon nom et mon métier: Caroline Léry de Montclerc, portraitiste. Je suis cela, mais je ne suis pas que cela. Je pénètre chez elle pour la portraiturer, mais pas seulement.

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Dans une des soupentes recluses de l’Hôtel, un homme au visage grave, penché sur la lueur dorée d’une unique bougie, descelle avec un soin de chirurgien, un document armorié d’un blason de la Russie Impériale. L’opération terminée, sa tension se relâche et l’homme tremble, les mains en reposoir sur un écritoire en bois de hêtre. La chambre est d’une simplicité monacale, rude même, car ce serait plutôt une cellule: une table sans autre ornement que celui des arabesques du bois, une chaise cannée, et une chandelle encastrée dans un bougeoir de poche. La lucarne donne sur un couloir usité seulement par les initiés des détours clandestins de l’hôtel Saint-Florentin. Aucune lanterne ne l’éclaire de sa flamme lente. Il sort de son gousset son nécessaire d’écriture, affute sa plume et recopie prestement le document. L’écriture est serrée, le temps presse. Il jette avec régularité un œil inquiet sur sa montre posée sur la table comme un réveil militaire. Puis, une fois sa tâche de copiste achevée, il rescelle le document. La pastille rouge est intacte, le manuscrit est aussi lisse qu’à l’origine. D’un pas de velours l’homme sort de sa cache et s’en retourne à ses occupations

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