Chapitre 2: l’hôtel Saint-Florentin (suite)

Mon père, marchand-mercier, expose dans son magasin renommé mes féeries pastorales que les élégantes des Tuileries achètent en roucoulant. Mes miniatures de “L’escarpolette” ou du “Serment d’amour” encanaillent leurs guéridons et leurs visiteurs reçoivent de ces scènes d’une amitié tendre l’autorisation d’un geste ambigu qui ne leur sera pas refusée.

991461FD-AFD5-44EF-8F1C-83F1E95B18A6.jpeg
Combien de fois ai-je été convoquée dans les salons de ces femmes peu regardantes du serment prêté devant l’autel pour peindre leur minois sur une lamelle d’ivoire? La recette est facile: une bouche rouge, des joues roses, des yeux tendres, des boucles souples et un collier de perles. Puis, elles font livrer le portrait chez leur “cher ami” par le page de la maison qui reconnait le format de ce gage d’amour. Le petit page, la miniaturiste, et la dame de qualité: le manège est bien rodé.

ABDEE2F8-E46D-4393-BF58-C0F62E1B23F8.jpeg
Je dois mon succès à mon coup de pinceau doux et rond et à la vivacité des regards. Mais je dois aussi mon succès à ma discrétion. Car, en me quittant à la fin d’une séance de pose, elles me prennent la main en “bien bonne amie,” s’approchent de mon oreille en me murmurant: “Si d’aventure vous rencontrez mon mari le marquis de…, il est bien clair que nous ne nous connaissons pas, n’est-ce-pas?” Bien entendu je ne connais que très peu de ces dames! Mon nom circule comme celui d’une espionne ou d’une magicienne car mes portraits attisent la flamme et confortent le galant dans son choix avisé.
Mais, aujourd’hui le Duc de Talleyrand, oncle par alliance de la Duchesse de Courlande me commande le portrait de sa nièce. On dit dans tout Paris qu’il commença par lui donner le sobriquet étrange de “Pruneau,” le fruit fut exquis car il finit par l’appeler tendrement “mon petit marsouin” et qu’elle lui rendit du “mon cher ange.”

8A96F97E-60E9-4A06-A1EF-92BCEBFB906D.jpeg

C’est dans cette disposition d’esprit que j’arrive à l’Hôtel Saint-Florentin situé à l’angle de la rue du même nom et de la rue de Rivoli. Les grilles de la cour principale sont ouvertes, des coursiers livrent le poisson frais, les viandes et les produits maraîchers, un commis ébouriffé avec un gros sac sur l’épaule me bouscule en houspillant “faites place, faites place,” les victuailles prennent le chemin de la réserve sous les ordres des femmes de cuisine et la carriole de la blanchisseuse dépose des nappes de banquet. Tout ce monde s’invective, se hèle et se frôle. Je gage que la réception donnée ce soir sera somptueuse. Le duc de Talleyrand s’est mis en grand frais depuis que les armées de Napoléon sont rentrées en vaincu dans Paris: des brancards d’estropiés, des soldats aux uniformes en loques, des fusils pour béquilles. Napoléon en perdition! Voilà qui sied peu au grand Duc qui s’associe toujours aux fastes des vainqueurs pour mieux servir les vaincus…ou l’incertitude de son avenir. Car il a la ruse du diplomate, pas la fidélité du général d’armée. Il reçoit donc ses ennemis en ses murs avec toute sa grâce et ses bontés. Tout Judas qu’il est il s’arrange pour être le sauveur: Le Tsar de Russie, le roi de Prusse ont pour hôte le Duc de Talleyrand.

F6CADB38-9FE9-445F-A25D-C82C16D90569.jpeg

Etienne-Jean Delécluze. Les blessés français rentrant dans Paris après la défaite de la bataille de Paris en 1814

Ma lettre d’introduction à la main, j’ai l’air d’une écolière un peu perdue le jour de sa présentation au couvent. Aucun serviteur en livrée ne s’occupe de me faire annoncer tout occupés qu’ils sont par leurs hôtes prestigieux. Dans un recoin du bâtiment, un homme s’est taillé une cache. Les cheveux coiffés en catogan, vêtu d’une chemise de lin blanc, d’un pantalon bien ajusté et de bottes impeccablement cirées, il a l’air de sortir de chez le bon faiseur. Immobile, il se fond dans l’animation de la cour sans prendre part aux préparatifs du jour. Ce n’est ni un commis ni un valet, certainement pas une accointance du Duc. Il lève des yeux impatients vers une fenêtre du premier étage, mais distrait par mon voisinage il me lance des œillades mutines. Puis, une servante aux couleurs de la maison ouvre une porte de service et lui tire la chemise comme un enfant chapardeur. Il lui remet subrepticement une lettre, elle lui chuchote un message à l’oreille, referme la porte, disparait et l’homme aux airs de gentilhomme se hâte de fuir sans oublier de me sourire. L’affaire a été rondement menée puisque personne ne se souviendra de lui si ce n’est moi.

Advertisements

2 thoughts on “Chapitre 2: l’hôtel Saint-Florentin (suite)

  1. J’aime beaucoup cette jeune beauté à la robe arachnéenne avec une rose au décolleté . Je ne sais pas si c’est elle qui vous a inspiré cette histoire de jeune peintresse . Nous attendons la suite avec une délicieuse impatience .
    Bonne soirée à vous Montaine .
    Lise

    Like

  2. Chère Lise,
    Oui, cette jeune beauté dont je ne sais rien sinon qu’elle a un air doux et un joli sourire ne cesse de m’inspirer pour écrire cette histoire. Elle a une robe de mousseline style empire. Elle pourrait être notre jeune portraitiste ou un de ses modèles.
    La suite est pour très bientôt.
    Je vous souhaite une bonne soirée
    Montaine

    Like

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s