Chapitre 1: “Ce fut comme une apparition” (suite)

La première fois que j’ai vu Lionel il était en bleu de travail, il s’est bien essuyé les mains avec un chiffon qu’il attachait toujours à sa ceinture, avant de me saluer. Il était touchant en faisant de son mieux pour me faire bonne impression. L’ambition était de taille: il essayait de tomber amoureux, de me rendre amoureuse et de garantir son futur professionnel, et tout ça rien que dans une poignée de main. Ça fait beaucoup pour un apprenti! Il réussit deux sur trois de ses projets: il tomba amoureux et hérita du garage. Statistiquement ce n’est pas si mal. Mais comme l’avait pertinemment remarqué Josette en me regardant au-dessus de ses paupières en visière “avec toi en tout cas, il s’est complètement gaufré le Lionel!”
J’avais ri bêtement parce que la tranquillité de mon père et l’avenir du garage pesaient plus lourd dans la balance que mes espérances de jeune secrétaire. Je trouvais la situation un peu cruelle et j’en avais voulu à Josette qui aurait pu me soutenir au lieu de me reprocher mon obéissance à l’autorité paternelle. Tout juste si elle ne m’en voulait pas de ne pas tomber amoureuse. Mais qu’est-ce qu’elle croyait? Il n’y avait pas de place pour la frivolité ou l’égoïsme de l’amour.

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Après le décès de Maman mon père s’était retrouvé seul, il m’avait élevé aussi bien qu’il l’avait pu en oubliant son ennui au garage. À chacun ses rades consolatrices. Pour mon père c’était cet antre résonnant de capots qu’on abaisse après avoir replacé une bielle qui s’en était allée toute seule à Palavas-les-Flots. Je me suis toujours demandée comment il pouvait passer la journée dans un hangar qui sentait le caoutchouc frais sans avoir de migraine en fin de journée. La seule légèreté dans sa vie, c’était la volatilité de l’essence. Alors, c’était bien la moindre des choses que je le rassure sur le futur de son affaire et le mien.

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Notre vie conjugale a donc commencé par ce malentendu originel: l’un l’aime, l’autre pas. Lionel s’engageait par amour, moi par devoir. L’équation n’était pas tout à fait égalitaire. Nous avions chacun notre corbeille. La mienne faisait un peu la grimace, la sienne un sourire radieux. Je partais sans autre idéal que celui peut-être de renverser la machine des contes où une vie maritale commence forcement par un appariement amoureux réciproque. Je n’avais pas succombé, le plus important restait donc à faire. La quête d’un amour hypothétique m’amusait presque car il y avait dans cet plausibilité une je-ne-sais-quoi de mystérieux et de séduisant. J’avais le sentiment de renverser les codes du jeu amoureux: je me marie et peut-être vais-je l’aimer. C’était comme une belle surprise et il m’était encore permis de sortir vainqueur de ce combat.

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Pourtant, Josette avait bien raison de me faire remarquer qu’il était quand même pas mal fait de sa personne. Mon père rajoutait à la mélodie: “Ah! C’est qu’il t’aime Lionel. Tu en as de la chance!” Oui, mais voilà, moi je le trouvais d’une beauté un peu commune et d’un esprit trop simple! J’espérais tellement plus de la vie qu’une nécessité ennuyeuse.

À suivre…

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