La rivale imprévue: Fin

Anna
“Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Les souvenirs aussi”

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Omid Asadi, cheveux au vent

Claire m’avait désorientée. Je me sentais trop mise à nu pour la détromper. Je me suis dit: “À quoi bon essayer de nier!” Finalement, j’avais décidé de croire en Phil malgré lui. Sa présence rêvée était devenue une habitude. J’avais renoncé à tout ce qui n’était pas lui parce que je l’aimais plus que tout. Je suis la seule responsable de ce théâtre d’ombres. Je n’ai pas su être explicite dans mes regards. Je n’ai pas su trouver les mots pour lui dire. Je regrette maintenant mon effacement, mon manque de courage, cette façon docile d’accepter une retraite qui se nourrissait d’inaction rassurante.
J’ai eu parfois des moments de découragement devant son indifférence. J’ai questionné ce silence que je prenais aussitôt pour une timidité amoureuse. J’ai eu aussi la faiblesse de croire que je pourrais l’oublier et je comptais sur le temps pour m’offrir un état de grâce. Mais il n’a jamais été qu’un piètre allié. Je sentais cet amour vindicatif m’investir, maltraiter mes résistances et s’imposer avec la jouissance d’un ennemi vainqueur. Comme un démon en furie, il coulait dans mes veines en substance vénéneuse. Mais, ma raison dans cette lutte inégale, devant les charmes d’une si belle aventure imaginaire n’eut ni la force ni le talent de s’imposer une quelconque sagesse. Je me remettais à chaque fois à espérer.
Je crois bien que ce rêve si exaltant s’est maintenant terni. Je ne veux plus me battre pour y croire. Je suis lassée de ma ténacité et de la fuite permanente de Phil. L’aveu de Claire venait de m’affranchir d’une obsession qui avait rétréci ma vie. Soudain, je me sentis libre, légère et déchargée d’une dépendance qui m’avait enchaînée pendant des années. Il avait choisi Claire et ne m’avait jamais regardée. Voilà c’est aussi simple que ça. J’aurais adoré être à ses côtés. Cette vie rêvée ne sera désormais qu’un souvenir amer, une image de moi-même futile. Pendant tant d’années j’ai vécu cloîtré dans une belle illusion incapable de trouver la faille qui m’aurait montré la lumière. Claire, en quelques mots, a su arrêter ce rêve que je recommençais inlassablement. J’effeuille lucide et pleine de regrets les erreurs que je ne pouvais voir. Tout se termine avec quelques mots douloureux en guise de vérité. En quelques secondes, j’ai rejoint la réalité et je peux maintenant envisager mon futur:
“Pourvu que le poste de “Beauty of this World” soit toujours vacant!
Je pris mon téléphone pour accepter leur proposition.

Phil
Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Anna?

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Anna vint me voir dans mon bureau en me demandant un entretien sur le champ. Je lui répondis un peu sèchement que j’étais occupé et qu’elle ferait mieux de prévoir un moment avec ma secrétaire. Mais elle refusa et referma la porte derrière elle. J’eus presque peur qu’elle me fasse une déclaration enflammée. J’avais pourtant pris mes distance avec elle depuis quelque temps. Je ne lui demandais plus de nouvelles de ses parents et je ne faisais plus allusion à notre amitié ancienne. J’avais congédié maître Dalswinton et son expert en informatique. Je n’avais pas eu besoin d’expertise technique pour trouver qui me harcelait.
Je m’étais donc contenté de me protéger derrière une indifférence presque antipathique. J’en étais parfois gêné mais il fallait bien qu’elle finisse par comprendre que je ne l’aimais pas. Jolie et charmante, certes, mais j’aime Claire! Je ne consume pas pour Anna. Elle avait fini par user ma patience!
Elle s’assit sans que je lui offre une chaise puis m’informa de sa décision:
“Je te remercie Phil. Grâce à toi, j’ai pu réaliser un vieux rêve. Je voulais participer à la construction d’une réplique d’un bâtiment historique. Le projet est accompli. Le solarium de Claire sera bientôt terminé. J’ai d’autres projets. J’ai accepté l’offre de “Beauty of this World.” Je pars donc la semaine prochaine en Inde pour superviser le nouveau service de Haute Joaillerie. Mon père est ravi!”

L’annonce de son départ me soulagea et je poursuivis:
“Je m’en doute. Tu vas pouvoir perfectionner tout ce qu’il t’a appris. Je suis sûr qu’il attend déjà ton retour pour que tu puisses reprendre les affaires.
— C’est à envisager. Effectivement.”
Je la félicitai de son choix et la remerciai de son professionnalisme. Elle me rendit le dernier dossier que je lui avais confié. Elle me serra la main en me disant qu’elle prenait son congé dès maintenant et qu’elle ne reviendrait plus.
Je sentais bien qu’elle ne voulait pas prolonger les adieux et que pour elle le cabinet “Phil O’Shaugnessy” était déjà de l’histoire ancienne. Je n’ai jamais vraiment su ce qui avait motivé son départ. Qu’importe! Anna faisait désormais partie de cette bulle fermée qu’est mon enfance. Elle n’était plus cette ombre discordante qui se promenait dans mon présent. Et c’était bien qu’il en fût ainsi.

Claire
Une affaire classée

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Phil rentra un jour de l’agence et m’annonça le départ d’une de ses assistantes. Il finirait seul le solarium. Son départ n’eut pas l’air de le contrarier.
“C’est un souci administratif, me dit-il, il faut la remplacer, nous avons beaucoup de travail.”

Phil ne me parla jamais d’Anna, je ne lui demandais rien. L’affaire était classée.

Et je ne revis plus jamais Anna.

 

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14 thoughts on “La rivale imprévue: Fin

  1. Toujours émouvant quand on referme ue livre après le dernier chapitre …
    On quitte des amis qui nous accompagnaient chaque jour !
    Alors vite un autre Isabelle…en 2018
    Bisous et Un grand Merci
    Michèle.

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  2. Bonjour Michèle,
    Oui, c’est vrai, nous nous attachons aux personnages de nos romans.
    Le suivant roman est sur les rangs.
    Je posterai le début très bientôt.
    Je vous souhaite une bonne soirée
    Montaine

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  3. Ce roman fut très agréable , merci Montaine . Chacun livre sa vérité , son point de vue , et surtout à la fin les yeux d’Anna se dessillent : elle accepte de bonne grâce de voir qu’elle a pris ses désirs pour des réalités . Personne ne perd la face : c’est très “sport” .
    Je crois que je relirai une troisième fois votre roman pour découvrir un peu plus son auteure ( et San Francisco !) .
    En attendant le plaisir de vous lire à nouveau , je vous souhaite une bonne fin d’année 2017 .
    Lise

    Liked by 1 person

  4. Chère Lise,

    Merci Lise de votre commentaire. Je suis vraiment contente de voir que vois avez passé de bons moments en lisant ce premier roman.

    Je commencerai à poster mon prochain roman la semaine prochaine. Voici un petit aperçu: une femme peintre du début du XVIIIième siècle disparait mystérieusement en 1815. Un de ses descendants va élucider le mystère en 1962. Il sera aidé d’une jeune femme peintre autodidacte et secrétaire d’un garagiste.
    Je vous souhaite un excellent réveillon 2018
    Montaine

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  5. Captivée dès le premier chapitre! Le style d’écriture prend son temps pour nous poser dans le décor, dans la vie, dans l’intimité d’Anna, et on s’y installe volontiers, on s’y attache, et on vit à son rythme. Sur le dernier chapitre, la fin, l’écriture se fait plus rapide, plus expéditive et fait ressortir cette envie d’en finir vite avec cette parenthèse éprouvante, ce grain de sable qui a grippé un temps la fluidité de la vie d’Anna. Superbe, j’ai beaucoup aimé! A d’autres aventures, et grand merci de suivre les Belles Sources.

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  6. Chères Belles Sources,
    Merci pour votre visite. Vos impressions sont très précieuses. C’est vrai, Anna prend enfin une décision et décide de commencer très vite sa nouvelle vie, une façon de rattraper le temps perdu.
    Merci beaucoup pour votre blog. Il est original et me passionne. J’ai beaucoup aimé le billet sur Augustin Ferrando. Je ne connaissais pas ce peintre. Les représentations impressionnistes de Milliana sont vraiment un bijou. Quant à vie intérieure, notre cour… c’est un texte rare qui relate une vie qui a existé pendant 130 ans et que peu ont connu. Certains en ont entendu parler pourtant. Il est important que cette mémoire se transmette.
    Votre dernier article “des lettres et des symboles” m’a fait découvrir un artiste que je ne connaissais pas. Sa vision de l’art d’abord comme évasion puis comme reconfiguration des signes calligraphiques est à la fois salvatrice et poétique.
    Merci et à bientôt sur nos blogs.
    Je vous envoie mes bonnes pensées
    Montaine

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  7. Chère Montaine bonsoir,
    Merci beaucoup pour ce retour sur Les Belles Sources et sur son contenu, retour très précieux également de ses impressions étayées avec beaucoup de spontanéité, de sensibilité, de réceptivité, de finesse. Je prendrai le temps quand je pourrai pour lire toutes vos autres histoires, je suis sûre qu’elles sont passionnantes. J’aime beaucoup votre style d’écriture fluide, riche et très plaisant.
    Avec mes belles pensées aussi, et oui rendez-vous sur nos blogs.

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