Chapitre 21: La course

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Cokrail party, Stock illustrations, 1933

Comédie en un acte:
Quatre héroïnes pour éclaireuses

(Dans le grand hall que de larges baies vitrées illuminent, les invités discutent, se tournent le dos, se regardent de côté, se sourient, s’écoutent et se répondent avec une courtoisie orientale. D’un signe de la main, du menton, ou par un haussement de sourcil, ils s’apostrophent en douceur. Ils forment des petits groupes de trois? de quatre? Des cercles informes s’élargissent, se resserrent, se meuvent comme des méduses lentes et souples. Parfois, un couple regarde autour de lui comme pour s’assurer son intimité ne sera pas dérangée. Il y a un monde! C’est une ruche bourdonnante qu’un rire haut perché transforme en oisellerie. Claire et le Dr Plenderleath font les limandes pour se nicher dans l’encorbellement du bow-window d’un salon voisin. C’est d’un calme stellaire!)

Claire:
C’est l’accalmie. Bon revenons à nos moutons. Et votre patiente?

Dr Plenderleath:
Je lui ai conseillé d’imaginer la fin de Sanditon, le roman que Jane Austen n’a pas eu le temps de terminer. Ce serait un exercice de style qui l’aiderait à se distancer du monde romanesque tout en se l’appropriant malgré tout.

Claire:
C’est ambitieux. Vous la croyez vraiment prête à se distancer de la fiction et à se heurter à une réalité si peu sentimentale?

Dr Plenderleath:
C’est juste. Mais il faut l’aider à faire la part des choses.

Claire:
Pourquoi ne pas l’assister d’une façon plus didactique? Elle a bien jeté son dévolu sur une héroïne?

Dr Plenderleath:
Secret professionnel!

Claire:
Je vois. Prenons un cas d’école: Elizabeth Bennet

Dr Plenderleath:
Une star! Statistiquement vous devriez avoir raison.

Claire:
Vous pourriez l’aider à mettre en question les motivations des héroïnes du livre, à retrouver les enjeux du roman si chevillés à une époque et si dissonants de la nôtre. Ce serait une façon pour elle de ressaisir les codes contemporains.

Dr Plenderleath:
Vous me proposez juste une discussion raisonnable avec un individu nostalgique d’une époque idéalisée. Le mimétisme avec certains comportements est une façon de poétiser le quotidien. Nous avons tous des modèles de comportement plus ou moins intouchables ou réalisables. En soi, ce n’est pas une hérésie. Nous commençons depuis l’enfance. Les petits guides “Que ferait Audrey Hepburn si elle était à ma place? ou je-ne-sais-pas-trop-qui-d’autre se vendent à merveille. Chacun fait des choix pour satisfaire ses raisons précises… Mais vous m’avez l’air particulièrement fascinée par le sujet. Seriez-vous personnellement impliquée d’une façon ou d’une autre?

Claire:
Secret professionnel! Disons que je connais une jeune personne pour qui les mots se
sont faits chair. Quatre histoires enchevêtrées résument ses projets.

Dr Plenderleath:
Alors j’espère que notre discussion vous donnera quelques intuitions.

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Vintage illustration, 1955

Claire:
Donc, vous me disiez que chacun faisait ses choix pour satisfaire des raisons précises. Lesquelles?

Dr Plenderleath:
Les raisons varient d’une personne à l’autre. Mes patients passent un pacte de confiance avec des héros qui leur ouvre l’esprit. Ils jouissent d’une influence positive et motivante. Leurs héros virtuels les encouragent à mener à bien une entreprise.

Claire:
Mon amie suivrait donc un marquage routier.

Dr Plenderleath:
C’est comme un kit de survie. L’appariement entre le héros et le sujet est rarement dissonant. Le sujet va retrouver une partie de lui-même ou d’elle-même dans la personnalité de son héros. Tandis que le sujet n’est q’un commencement, le héros, lui, a accompli ce destin brillant avec lequel il se sent si proche. Cette proximité le taraude et éperonne sa volonté de lui ressembler.

Claire:
Alors elle ne sera satisfaite que quand sa vie ressemblera à celle du modèle. Ce peut être inquiétant pour le sujet lui-même et pour son entourage.

Dr Plenderleath:
C’est un peu l’effet du plafond de verre. Le sujet se représente mentalement la situation de son héros sans la vivre réellement. Ce peut être très frustrant. Ils ont le même patrimoine mais l’un peut paraître plus fleuri, si je puis m’exprimer ainsi. Notre sujet est en chantier tandis que le héros est un site terminé qui a en quelque sorte atteint la plénitude. Le sujet en formation peut se frustrer devant les difficultés. La fin peut justifier des moyens injustes ou choquants. Le modèle achevé peut donc provoquer une émulation trop exacerbée qui le perdra. Si le sujet perd de vue les règles d’équité qui gouvernent les relations saines avec les autres, le modèle devient alors néfaste.

Claire:
Et si un des rôles à une fin malheureuse?

Dr Plenderleath:
Dans ce cas le sujet envisage ou au moins a envisagé une fin funeste. Il a donc considéré toutes les options, notamment son échec. Il ose alors une vision élargie de ce qui pourrait advenir. Mais c’est une punition qu’il considère et qui le stimule parce que cette possibilité l’effraie.

Claire:
Alors c’est redoutable?

Dr Plenderleath:
Pas obligatoirement. Ce peut être aussi l’acceptation de la réalité. Dans ce cas le sujet est renvoyé à sa propre responsabilité. Comment vais-je gérer l’échec?

Claire:
Donc il y a toujours un moyen de retour à la condition initiale qui serait une condition malheureuse.

Dr Plenderleath:
Tout-à-fait. Mais le modèle est une force. Le héros va ouvrir une voie comme un varappeur qui envisage des prises nouvelles. Notre sujet va le suivre et, peu à peu, cette voie va être considérée comme allant de soi. C’est la raison pour laquelle il est difficile de modifier le comportement de certains de mes patients. Le rôle de référence a été tellement assimilé qu’il n’est plus détectable par le patient lui-même comme étant un élément d’extranéité. Le portail est ouvert, l’allée est engageante, et l’horizon hypnotique.

Claire:
C’est du vampirisme en quelque sorte.

Dr Plenderleath:
Jusqu’à un certain point. Dans l’antiquité le héros était un demi-dieu. Il était vertueux, courageux, guerrier et parfois d’une ruse narcissique pour arriver à ses fins. Mais c’est un exercice difficile pour le sujet de s’inspirer de ces êtres supérieurs. C’est un peu comme s’il voulaient côtoyer le soleil. La mythologie nous enseigne une leçon tragique avec Icare. Pourtant la promesse est trop belle pour ne pas tenter la conquête! De toutes façons, le choix de ce gri-gri immatériel est laissé à la souveraine appréciation du sujet car son rôle est de phagocyter ses espoirs.

Claire:
Il y a des héros plus sollicités que de d’autres, un peu comme à la bourse.

Dr Plenderleath:
C’est juste.

Claire:
Mais, puisque le héros est un demi-dieu, celui-ci a donc dépassé les limites de la
condition humaine. Comment un projet humain peut-il espérer le succès?

Dr Plenderleath:
Justement, c’est bien là la contradiction. Mais tout héros de la mythologie a connu l’échec et la peur. Il ne vainc que par son courage. Regardez Ulysse: il fut tour à tour prisonnier de Circé, tenté par les sirènes, égaré dans la tempête. Et pourtant, il poursuit son but bille en tête. Aujourd’hui, on dirait que c’est une tête brûlée.

Claire:
Donc un héros a conforté mon amie dans ses choix. C’est un muret qui la remet sur le chemin et l’y maintient presque malgré elle. En fait, bien cerner le héros d’un individu c’est entrevoir ce qu’il est déjà.

Dr Plenderleath:
Le brouillon de ce qu’il voudrait être, plutôt. Si vous voulez contrecarrer ou favoriser les desseins de votre amie, il faut vous immiscer dans ses romans.

Claire:
Que mes actions défassent de que l’auteur a fait.

Dr Plenderleath:
En quelque sorte. Mais de toutes façons, le modèle n’est jamais une garantie de réussite. Votre amie a probablement fait un pari.

Claire
C’est-à-dire?

Dr Plenderleath
Elle est seule à mettre en place un scénario préconçu. Les volontés d’autrui ainsi que l’inertie de leur vie ne peuvent s’imbriquer dans ses desseins sans résistance. Tous ses délires sont mis en scène dans un trompe-l’œil. À vous de découvrir les failles pour éviter un résultat indésirable. Peut-on savoir quels sont les auteurs concernés?

Claire:
Jane Austen, Georgette Heyer, Racine et Alexandre Dumas Fils.

Dr Plenderleath:
Joli quatuor!

Claire:
Pour l’instant, je joue à Miss Marple.

Dr Plenderleath:
Choix judicieux. Vous choisissez donc une héroïne dotée d’un sens aigu de l’analyse.

Claire
Puisse-t-elle me porter chance!

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The World of Bertie Wooster

Je méditais les suggestions de Peregrine Plenderleath quand de loin j’aperçus Octavie, sirène rousse accotée à un homme au nez grec. Elle juste un peu apprêtée, lui juste un peu repassé. Joli binôme amoureux et décontracté parmi une foule au pli de pantalon dans l’axe de l’équilibre! Je pouvais enfin mettre un visage sur une créature qui jusqu’à présent ne m’était désignée que par sa classification professionnelle: botaniste. Toute seule dans mon coin, je l’observais. Il avait le visage hâlé, optimiste, franc; des yeux d’un vert-brun au fond desquels brillait une espièglerie bienveillante, des cheveux mordorés et ondulés d’une négligence soignée, et un sourire doux qu’Octavie attendait malgré elle, parce que sa douceur faisait battre son cœur. Ses lèvres s’entrouvraient légèrement et une fossette se creusait sur les commissures avec un mélange d’enfance et de naïveté.

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Karl Begas, the Elder, Self-portrait

Je voyais bien Octavie s’attendrir de ce reste de candeur et le dévisager pour ne rien perdre de cette petite résurrection. En même temps qu’il parlait avec Octavie, il bougeait ses mains, des longues mains blanches aux doigts noueux, aux doigts habiles qui lorsqu’ils déracinaient une plante épargnaient les racines fines. Alison s’adressa à lui, il se balança d’un pied sur l’autre comme s’il berçait poliment un ennui qui m’aurait poussée à trouver une originalité pour le distraire de son désœuvrement. Il était mince et ses muscles bien fuselés se mouvaient comme des anguilles vives. Ses yeux comme ceux d’un grand oiseau se déplaçaient rapidement d’un angle à l’autre, puis ralentissaient parfois leur trajectoire comme pour maîtriser l’étrangeté du lieu. Il avait la beauté insolite d’un personnage de légende arthurienne: quelque chose en lui évoquait la force douce des justes. Comme il était facile de comprendre l’attachement d’Octavie. Elle, cet après-midi-là, était belle comme une déesse avec de longs cheveux bouclés et cuivrés qu’elle rejetait en arrière d’un mouvement de tête impérieux, et un teint de lait étoilé de taches de rousseur. Elle avait le nez un peu fort, une bouche brun-rose, dessinée comme une vague calme et un menton à la Nefertiti. De vrais traits de femme qui accueilleraient les rides en gardant toute l’énergie de sa beauté.

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Gabriel Rossetti, Veronica Veronese

Un peu coupable de les dévisager à leur insu, j’allai me présenter. J’appris que la forêt amazonienne n’était plus pour eux une annonce de séparation mais plutôt de réunion. Liam ne partira pas seul et elle ne l’attendra pas seule dans le cube étroit de sa chambre d’étudiante. Elle ne lira pas de courriels où la carapace trop abstraite des mots ne suffirait pas à raconter tant de nouveautés. Botaniste et tribun pour de vrai! Exaltation sublime dans cet exil tropical! Les murs des bibliothèques solennisés par les portraits de pionniers-chercheurs les avaient trop tentés. Ces universitaires démodés portaient un habit noir et un col amidonné; leur visage blanc épanoui comme un lys souriait mystérieusement dans un cadre d’or vieilli. Il était temps de rajeunir cette galerie jaunissante. Liam et Octavie avaient épuisé l’étrangeté des livres et paraphrasaient presque les chapitres qu’ils n’avaient pas encore lus. Il était temps de secouer leurs certitudes. Les bruissements, les parfums, enfin tout le bavardage insoupçonné de la forêt dense leur sera murmuré par la canopée. Leurs pas mesurés fouleront les chemins ténébreux et des images nouvelles estampilleront leur rétine de néophytes. Pour l’instant ils étaient heureux. Elle allait changer le monde un code de loi en poche et il allait découvrir une curiosité plus fantastique que le nénuphar géant de la Reine Victoria. Ils échangeaient des sourires entendus où ils se disaient qu’ils avaient le meilleur partage de ce monde. Le Brésil était un rivage qui leur apportait un embrun vanillé. Le bruit métallique des scieries ne troublait pas encore leur ballade imaginaire.

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Le douanier Rousseau, Exotic Landscape

Soudain un homme en costume noir et nœud papillon revint du ponton tout essoufflé. Il agrippait sa main potelée au chambranle de la porte tandis qu’il criait:
“Ils arrivent! ils arrivent, les premiers…
– Ils arrivent!” répéta Sylvie agitée. Ni une ni deux, elle m’entraîna par la main pour assister à l’arrivée.

Les invités en liesse s’agglutinèrent le long du ponton et accueillirent les premiers bateaux en les ovationnant. Une dame se hissait sur la pointe des pieds en faisant des mouvements rapides de balancier mal lesté. Une autre, la vue obstruée, se penchait sur la droite en croissant de lune et passait la tête entre les épaules de deux messieurs. Sylvie émue, essuyait quelques larmes. Un membre du club du Dodo applaudissait sans poser son verre. Mes voisins acclamaient, levaient les bras, agitaient leur écharpe, chacun partageant son ardeur, pour donner à ce chœur un peu de sa ferveur. Sylvie se retourna et me dit la voix encore enrouée par l’émotion:
“Tu vois notre équipe a gagné! Elle ajouta d’un ton crâne retrouvé, je te l’avais bien dit au début de la course! J’aurais vraiment dû lancer des paris! Mais quelle buse je fais!”

 

 

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