Quatrième partie: Claire et Anna. Chapitre 21: la course

Le club du Dodo avait choisi le centre nautique de Tiburon pour le départ de la course. Bon choix. Le lieu était pimpant. C’était un manoir victorien à la façade endimanchée de frises florales. Rose et doré il égayait la côte souvent endeuillée par la brume. Flanqué de quatre tours au bulbe byzantin, il regardait le Pacifique qui avait trouvé dans la baie une aimable prison. La mer s’y reposait. Près des hommes, elle oubliait les tumultes de son errance sauvage. Ici, elle tremblotait et léchait les anses blondes d’un petit clapotis oisif. Accessoire charmant et chic d’une villégiature, le Pacifique se défaisait de son nom immense pour ne répondre qu’au surnom rassurant “d’eau de la baie.”

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Gustave Caillebotte

Le manoir de Tiburon avait donc ce qu’il fallait de joliesse pour accueillir les afféteries d’une régate. Cette après-midi-là il faisait chaud. Le soleil s’abreuvait de la brume légère et le ciel se débarrassait de son opacité matinale. Vainqueur, il servait de sentinelle à l’azur nouvellement restauré. Le ponton enrubanné aux couleurs des participants grouillait de spectateurs élégants. Pantalons en lin, marinières en jersey, blazers bleus-marine, lunettes façon écaille, chaussures plates, ils déambulaient dans le vent la démarche légère, déjà presque embarqués avec leur équipe fétiche. Ils arrivaient de San Francisco, de Woodside ou de Marin. Ils venaient de cette baie qui s’apprêtait et se réjouissait de voir leur agenda brocardé de rouge pour ce samedi bleu-marine. Sylvie, chic comme tout pour honorer son futur vainqueur, attendait le signal du départ un peu crispée quand même. Je me frayais un chemin pour la retrouver. Les séances de jogging lui avait fait un bien fou. Elle avait une ligne de déesse. Dans son pantalon de toile blanche, sa chemise nouée à la taille et son petit bandana turquoise, elle ressemblait à une gravure de mode.
“Enfin, je t’ai retrouvée, dis-je un peu essoufflée, quel monde!
C’est une cohue à se casser le cou. Je t’ai gardé une place. Heureusement que je suis là. On peut vraiment pas compter sur toi.
Merci, mais moi je sais que je peux compter sur toi!
Tu glandais quoi?
Je papotais avec Pénélope.
Oh celle-là! Elle se croit plus intéressante que la course.”
Inutile de renchérir sur le sujet Pénélope. Un petit compliment fera mon affaire pour amadouer Sylvie.
“Tu as une ligne superbe! Bravo! Vive le jogging.”
Sylvie se radoucit. Elle me regarda avec malice et ajouta:
“Vive Esteban, tu veux dire. C’est la méthode “ne-regarde-pas-une-autre-femme-que-moi.” Crois-moi c’est du boulot!
Et alors? ça marche!”
J’eus droit à un coup de coude plein de délicatesse dans les côtes et avec un sourire en coin qui en disait long. Ça marche… donc. Sylvie retrouva sa bonne humeur. Ouf! Elle ajouta:
“La course va bientôt commencer. Regarde! au lieu de causer.”

Les voiliers sommairement accastillés se balançaient sur la houle vive. Un mât, un bôme, deux voiles et quelques cordages suffisaient à leur armement. L’assiette bien équilibrée, Ils se tenaient prêts pour le départ. Titillés par le vent, les flancs des embarcations tanguaient avec l’impatience de poulains prêts à se lancer dans la cavalcade. Chuck, tête au vent, évaluait la durée de l’éclaircie qui pouvait se contrarier d’une fine pluie marine. Il se retourna pour nous faire un petit geste de la main. Sylvie, enthousiaste, lui répondit en agitant les pouces en l’air.

Le maître de cérémonie lança le premier coup d’envoi. Les spectateurs encourageaient les marins dans un heureux raffut de cris, sifflements, applaudissements et roucoulements de crécelles. Ils acclamaient déjà un nom en vainqueur, riaient, s’amusaient ou embrassaient leur jolie voisine. Puis ce fut comme une envolée.

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Les voiles attrapèrent les premiers bras de vent pour appareiller dans la douceur. Sans se bousculer, avec aisance, les voiliers choisirent leur couloir de navigation. Nous suivions les bateaux du regard, les joues satinées par les embruns. Chuck se saisit d’un ruisseau de vent, s’engouffra dans son lit et se sépara du groupe dans une glissade. Son embarcation laissa derrière elle une raie écumante qui s’évapora bientôt dans le lointain. Sylvie, équipée de ses jumelles, suivit Chuck aussi longtemps qu’elle le put. Puis elle affirma péremptoirement qu’il était en bonne position pour gagner. Il était temps d’aller butiner les mignardises.

Nous regagnâmes donc la salle d’exposition. Le Club du Dodo avec le concours de Pénélope avait pris en charge l’organisation de l’événement. Pénélope pavanait autour du bateau de Caillebotte avec le même soin qu’une canne autour de ses canetons. Devant ce miracle, sa supérieure hiérarchique voyait en elle une égale, ce qui faisait jubiler Pénélope. Elle parlait haut en allongeant le cou pour me chercher. Un œil sur son interlocuteur tandis que l’autre faisait des cascades dans la salle. Il passait d’un visiteur à l’autre, se laissait bousculer, sautait, évitait, triait, classait, évacuait ses mauvaises cibles. Elle orientait le rayon de son œil bleu avec une célérité de drone. C’était amusant. Je la voyais me guetter. Je devenais le sujet de son s’inquiétude. Je devinais ce que son esprit pratique pensais: “Surtout que Claire ne s’avise pas de se lier avec ma chef. Qu’il ne lui prenne pas la fantaisie de lui raconter en détail son implication dans l’affrètement de ce bijou!”
Sylvie, un verre de Pouilly-Fumé dans une main et une pince charnue de crabe dans l’autre, me mâchonna une de ses impertinences:
“Ah cette Pénélope! Regarde-la avec son œil rond de sanglier. Elle est prête à charger.
Je la trouve intéressante, moi. Elle est même fascinante, elle tient son rôle à merveille. Je sais bien que sa façon d’être t’agace! Mais je serais bien étonnée qu’elle change de musique.
Elle devrait. Comme ça on irait la voir de concert!
Ce que tu es drôle!
Hmmm. Soupe à la grimace! Je te fiche mon billet qu’elle n’a rien dit de ton existence à sa chef.
Sûrement!
Bues par la foule je laissai Pénélope nous trouver. J’observai en elle, pendant qu’elle discutait, cette même assurance osée et prédatrice que j’avais remarquée la veille sur deux de ses consœurs chez Macy’s au rayon Ralph Lauren. Elles accaparaient les tailleurs bleus-marine et les chemisiers blancs. Elle agrippaient d’abord l’étiquette du prix, palpaient ensuite le tissu et j’entendais leurs remarques telles que “c’est pas du Tergal qui ment ça, c’est bien du coton celui-là” ou alors “C’est pas une grande marque pour rien!” Petites remarques précieuses dites avec l’accent des quartiers populaires parce qu’elles n’étaient pas en représentation, mais entre elles, dans la familiarité de ce qu’elles étaient vraiment. Elles étaient deux jeunes femmes un peu brusques qui faisaient cliqueter des cintres. Apprêtées sans chichi, j’imaginais la devise de leur mère: “sois bien tenue! Il faut avoir l’air net!”: un élastique de bureau pour la queue de cheval, pas de fard ni de manucure criarde mais la peau saine et un peu de rose sur les joues pour avoir bonne mine. Souvenir d’une vie simple. Pourtant elles étaient touchantes avec leur côté pensionnaire boursière qui se raccrochaient à ce qu’elles avaient porté: bleu-marine et blanc et parfois de l’écossais. Décidément pas des mercenaires de la mode mais elle présentaient bien. Je pensais aux collègues qu’elles étaient. Je me disais que c’était leur énergie, leurs manières franches mais un peu renardes quand même parce que “la vie c’est un panier de crabes” qu’il fallait mélanger avec les Anna trop sophistiquées, les Octavie trop gâtées et les Adeline trop mal-pensantes. Evidemment, Pénélope portait un diamant trop globuleux, ne savait plus mettre une robe trop susceptible à l’entretien maison, mais travailleuse et imaginative elle promettait et délivrait.
Je me retournai vers Sylvie et ajoutai:
“Je te rappelle que c’est quand même un peu grâce à elle que Chuck peut participer à la course.
– Je te rappelle que c’est quand même un peu grâce à Chuck qu’elle peut avoir sa promo! Tiens, un p’tit verre de Pouilly!”
Je pris le petit verre de Pouilly. Pénélope, anxieuse, ne s’astreignait plus aux minauderies des causeries. Elle écoutait sagement en masquant sa chasse obstinée. Tout-à-coup, son regard me crocheta. Elle s’élança en s’excusant à peine, trottina à l’égyptienne, allongea le bras en me tapotant sur l’épaule:
“Bonjour, quelle galère pour te dénicher.
– Pénélope! quelle joie de te voir!
– Je ne voulais pas te louper.”
Je devinai l’iris bleu-narquois de Sylvie coulisser dans ma direction en persifflant “c’est le cas de le dire!” Puis Pénélope continua:
“Magnifique! hein?
Bon coup de marketing pour ton musée qui…”
Soudain, Pénélope se rebiffa, oublia notre camaraderie et rempila tout son attirail de femme d’affaire: la tête haute, le menton volontaire, les épaules raidies, le sourire en berne, des notes masculines dans la voix, les gestes contenus, elle m’interrompit sans ménagement.
“Tu plaisantes! si Caillebotte avait été de ce monde, il aurait été très flatté d’avoir été sollicité pour assister à l’événement. Je te rappelle qu’il était non seulement collectionneur, mais aussi mécène et organisateur d’expositions. Cette manifestation artistique aurait été une manne pour lui. Le coup de marketing, comme tu dis, eût été pour lui!”
Je limitai la tournure aigre de l’entretien en approuvant sa remarque.
“Tu as raison. Il a engagé une grande partie de sa fortune personnelle pour satisfaire sa passion.”
Pénélope sur la défensive, Sylvie silencieuse, je me retournai de trois-quart en espérant une assistance de hasard. Mon regard trébucha sur le Dr Plenderleath un peu embarrassé par son quant-à-soi solitaire. Il capta mon attention et s’approcha en me tendant une main soignée.
“Les bords de la Marne ou la baie? dit-il un éclat cabotin dans l’œil.
– Personne ne m’a offert sa main pour embarquer et je n’ai pas de jupe rouge! Vos patients ont peut-être raison de choisir leur prêt-à-vivre en faisant leur cueillette dans les romans.”

 

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3 thoughts on “Quatrième partie: Claire et Anna. Chapitre 21: la course

  1. C’est un vrai délice de vous lire Isabelle.
    Ce qui serait intéressant serait de pouvoir tout relire du début. Il y a d’ailleurs certainement un moyen de le faire mais je n’y arrive pas.
    Bises,
    Michèle

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  2. J’ai trouvé. Je n’avais pas vu les flèches d’où l’art du bien lire. Il ne faut pas tout de suite sauter sur le texte😂.
    Vos illustrations de mode font rêver aujourd’hui Isabelle. J’adore les prix…
    Michèle

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  3. Merci Michèle,
    Je suis comtente que le roman vous plaise. Vous m’encouragée beaucoup. Pour lire le tout début du roman il faut cliquer sue le titre “La rivale imprévue” dans le menu principale, puis ensuite cliquer sur les titres de chauqe épisode ou utiliser la flêche.
    Je vous souhaite une bonne soirée
    Montaine

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