Chapitre 20: la main au collet

Les talents gitans d’Annabella ne me révélèrent rien de très précis. Avais-je été assez naïf pour espérer une réponse définitive? Assez impatient certainement! Les mots de Phillis me revinrent en mémoire: “Tu piaffes, tu piaffes, calme-toi et réfléchis! tu n’es pas un jeune poulain!” Et pourtant je crois bien que si. La poésie magicienne d’Annabella eut le mérite de me transporter dans les hiers que ma désinvolture classait à l’état de fossiles inutiles. Mais l’esprit rationnel que j’étais prit vite le pas sur la poétique des souvenirs et je choisis la méthode du taxinomiste pour classer ce qui fut: les lieux, les personnes connues, les écoles, les vacances… Une maison me mena à une autre, une enfant à des jeux et en filigrane je découvris Anna. Anna: fidèle, présente, patiente, familière, fraternelle, possessive, jalouse, gouvernante ou maîtresse peut-être du manoir de Phillis, et donc du mien.

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Fédor Shapaev

Anna ne choisit jamais l’explicite pour me parler. Je crois qu’elle trouvait la franchise des mots à la fois trop brutale et prosaïque. Elle préférait les symboles, petites oboles de sens qu’elle me tendait dans sa mendicité amoureuse. Anna, depuis son enfance, laissait derrière elle des petits cailloux blancs qui menaient jusqu’à son cœur. Mais je n’ai pas su les dépouiller de leur apparence triviale. J’ai d’abord pris ses petites mises en scène pour des taquineries de fillette qui s’ennuyait et par la suite pour des rêves fleur bleue de jeune fille. Il m’aurait fallu plus de clairvoyance pour comprendre le sens des codes qui m’étaient envoyés par une main qui ne cherchait qu’à me rendre dépendant. Les tentatives de confessions furent nombreuses pourtant et c’est seulement maintenant que je retrouve ces petits cadeaux de pauvresse. Posés dans les recoins de mon passé, ils attendent mes mains nouvellement initiées pour être ouverts et appréciés. Et c’est avec ce sentiment amoureux à la fois immobile et ardent qu’elle me portait dans ses intimes pensées depuis l’enfance.

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Eugène de Blaas, The flower girl

Je me souvins d’une partie de cache-cache à la nuit tombée. J’avais peur du noir. Tapi dans un coin je restai figé. D’office, je saisis sa main pour me donner du courage. Je comprends seulement maintenant qu’elle sentit le désarroi de ma paume crispée. Déjà stratège elle me remercia de venir à son secours. Elle me laissa le rôle glorieux du héros et accepta celui de la secourue. Ce fut son premier mensonge de femme tandis que ce fut ma première naïveté d’homme. Enfant, elle manigançait, calculait et évaluait les bienfaits du mensonge. Elle sut épargner mes susceptibilités masculines et n’eut aucune gêne à s’humilier un peu pour me duper puis triompher. La biche téméraire de cette soirée d’été sut habiller ma piètre carcasse d’un déguisement de lion. J’y ai cru!
Elle n’a cessé de peupler ma vie de ses apparitions de magicienne un peu féroce. Dans l’orangeraie, quand je voulais me cacher des autres, j’entendais ses pas pressés. Finalement, il y avait bien un peu de cruauté à persister avec autant d’acharnement à m’empêcher de me retrouver et de méditer seul mes choix. Elle avait de l’audace et moi de la candeur. Elle essaya de m’isoler en forçant ses rivales vers une autre route. Elle sut comme un mauvais génie semer la discorde dans mes amours de jeunesse et mon éducation sentimentale eut toujours des chutes un peu brutale. Experte en logistique, elle connaissait tous mes déplacements et provoquait des hasards savants. De la patinoire en hiver, au cinéma de plein air en été, elle était sur mes chemins comme par hasard. Et moi, nigaud de première, j’y croyais à ces rencontres fortuites! Maddie, elle, n’y croyait pas. Elle s’agaçait de mon aveuglement et s’exaspérait de la hardiesse garçonnière de la délicate Anna. Je me contentais de lui dire pour minimiser le malaise:
“Elle n’est pas méchante!
– Non, mais elle n’est ni bonne ni bienveillante et personne ne l’a invitée.”
Anna déséquilibrait nos retrouvailles, nous forçait à réviser nos projets et tout ça avec une légèreté de démon en conquête. Elle transformait nos rendez-vous amoureux en rencontres amicales et défaisait avec jubilation nos liens amoureux. En fin de journée, une querelle nous séparait au lieu d’un baiser. Je n’avais aucun soupçon de la fausse neutralité d’Anna. Le cœur passif, je lui laissais impunément creuser une brèche entre Maddie et moi.

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Frederick Kaemmerer, La dispute

Ses farces amères et ma pleutrerie se combinaient bien ensemble. Anna me servait un peu d’excuse pour que je garde mes distances et retrouve ma liberté pour vivre d’autres aventures. Mes brèves romances devaient pourtant nourrir son imagination de jeune fille en mal de succès amoureux et de sentiments partagés. J’ai dû sans le vouloir vraiment fortifier ses espoirs et lui laisser penser que j’abrégeais mes amours pour lui réserver une place.

Elle provoqua des situations un peu maladroites pour me donner l’occasion de lui confesser mon amour. Je mis sur le compte de l’enthousiasme de la découverte le jour où elle décida de marcher sur un lac gelé. Elle savait pourtant que la glace cèderait sous son poids et elle s’était imaginée que dans un élan romantique je lui déclarerai ma flamme en lui portant secours. Sans doute à sa grande déconvenue je m’étais contenté de lui tendre la main et de la hisser énergiquement sur la berge. Je m’étais moqué de sa naïveté et j’avais mis sur le compte de la peur sa mine de chien battu qui n’était que les yeux tristes de la déception.

Elle me fit payer un jour mon indifférence. Anna s’amusa beaucoup de ma confusion chez Suzanne quand je découvris sur scène que je devais lui donner la réplique. Je balbutiai, comme un béjaune en pensant avoir raté mon entrée en scène. Ce fut pour moi un moment de grand inconfort. Le public, lui, s’amusa beaucoup de mes hésitations. Pas moi! Elle avait trouvé le divertissement fort drôle, parait-il. Elle riait d’un rire sage, mais elle se moquait effrontément de moi comme un lutin méchant. Ce petit manquement fut sa joie.

Malgré tous ses efforts, Anna était pour moi une présence sans importance. Je me souviens de la régularité de ses visites au domaine de Woodside, un peu embarrassantes ou inopinées. Malgré les regards d’un ennui appuyé que je lui réservais, elle s’obstinait à rôder dans mes parages en espérant peut-être que j’aurais le cœur assez tendre pour être touché par ses grâces. Il n’en a pas été de la sorte. Tout au plus était-elle parfois sous ma responsabilité et je surveillais, un peu irrité, la fille de Lizzy qui contrariait mon agenda. Je me prêtais parfois à la fonction de répétiteur. Enfin, c’est du moins le rôle que je pensais être le mien. Elle s’inventait des exercices de mémorisation. La littérature lui servait alors d’intermédiaire pour se déclarer. D’abord, il y eut ce poème où elle offrait “son cœur qui ne bat que pour vous.” Elle trébuchait sur ce vers qui lui ressemblait tant. Et moi, presque sauvage dans mon ignorance, je lui faisais répéter ouvertement agacé. Anna, la lumineuse à la voix de sirène, reprenait sans se troubler cet aveu de contrebande en me priant même de “ne pas le déchirer avec vos deux mains blanches.” Il y eut aussi les poignants aveux de Phèdre à Hippolyte. Avec le temps, je personnalise les alexandrins qui m’étaient destinés.
Infatigable Anna, elle tenta d’armer ma main de son fil fatal,
Et de me devancer pour me montrer le chemin.
Mais elle ne sut pas du labyrinthe m’enseigner les détours.
Elle se perdit seule, au labyrinthe descendue.

J’avais donc pour elle une existence et un destin que je ne connaissais pas. C’était un curieux sentiment de découvrir qu’à l’abri de tous elle m’avait à sa façon, protégé et désiré. Captive de ses secrets, Anna n’a jamais connu qu’une vie rêvée. Il a fallu que je la devine au travers de ses gestes codés pour comprendre ses actions. Qui sait? Qui a su qu’elle s’était de son plein gré enchaînée à une voie tracée depuis l’enfance? Qui aurait deviné que ma vie lui servait de balise? et que seul mon amour hypothétique lui servait de parapet. Elle se débattait seule à exaucer un vœu qui gratifié de sa foi ne pouvait avoir qu’une issue heureuse. Elle avançait examinant mon chemin pour le suivre, sans envisager d’échappatoire. Anna m’attendait depuis l’enfance et elle me volait mes goûts, mes passions, mon travail pour que vive sa chimère. Je fus donc une quête jusqu’à ce qu’elle impose une réciprocité si impérieuse qu’il faudrait que je réorganise ma vie. Pour elle, le temps n’avançait pas elle berçait tendrement ses émois d’hier dans un battement de cœur arrêté. Je ne pouvais que m’agenouiller devant cette douce persévérance et son renoncement à considérer les autres options dont elle se détournait. Quelle autre femme aurait eu assez de constance pour m’aimer alors que je l’ignorais?

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Gabriel Rossetti, Eternal love

Au milieu de ma superbe ignorance, elle était seule et d’une loyauté utile qu’à elle-même. Sereine, patiente, sans se trahir du moindre agacement le jour où je lui ai présenté Claire. Elle m’était si fidèle, je la comprenais si mal. Elle m’attendait, je me départais d’elle.
Quel découragement a-t-elle dû cacher? Combien de fois a-t-elle dû se sentir dédaignée, niée, oubliée, anéantie. Mon aveuglement m’accablait. Je l’imaginais seule, angoissée, les bras croisés, tournant dans sa tête des machinations pour me ravir. Je l’imaginais, il y a longtemps, dans sa chambre de lycéenne, toute jeune, blessée, furie en devenir.
Je ne pensais pas à toi. Phillis te raconta mes voyages, mes aventures qui ne t’envisageaient pas. Et toi, tu écoutais les récits d’un absent sourd aux échos de tes appels. Tu m’as longtemps cherché dans des lieux qui ne se souvenaient plus de moi.
Je ne t’attendais pas, je suivais mon chemin sans le partager avec toi. Je n’ai jamais eu d’ aimables intentions pour t’accueillir dans ma course.
Je ne t’écoutais pas mais toi non plus, tu ne m’écoutais pas! Ton attente n’étais que celle d’une femme rongée de douleur et passive. Tu me traquais, tu me pourchassais. Toi chasseresse, Minerve était ta meneuse de jeux. Jeux qui avaient perdu l’innocence de ceux qui nous distrayaient dans le manoir de Woodside. Pleine de ta jeune violence et de ta colère ingénieusement jugulée tu installais une tactique de joueuse d’échecs. Douce et réfléchie, lente et mensongère tu me laissais vivre une liberté somme toute restreinte. Fanfaron, je bougeais mes pions dans l’illusion de mon indépendance.
Alors toi, dans ta belle allégeance amoureuse qu’as-tu dit à Claire lors de nos fiançailles, lorsque tu t’es interposée avec une courtoisie un peu guerrière? De quelle trahison t’es-tu rendue coupable, alors que j’ai pris ton altruisme pour un geste de bienvenue? Anna, la tendre qui n’hésitait pas à investir la chambre bleue et à faire sombrer les meubles de famille dans la cave pour imposer les siens. Petit cheval de Troie dans ma pauvre cité de stuc. Chaque fois que je fermais les yeux et que je repensais au domaine de Woodside elle était là comme un fil de bâti sur un vêtement inachevé.

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tihamer Margitay, jealousy

C’est vrai, elle était si belle. Elle était pour moi une belle rôdeuse que j’observais avec objectivité et sans émotions. Je ne soupçonnais rien. Je ne voyais pas que j’étais un personnage de premier rôle dans l’ordonnancement de ses journées. Je le suis toujours d’ailleurs. Drôle! Rien n’a changé finalement. Anna est toujours là, mais à l’agence cette fois, dessinant, planifiant, marchandant, pendant que les clients racontent tout haut leurs rêves. Elle se passe la main dans les cheveux en s’inclinant, prête son oreille attentive et promet l’extraordinaire. Il n’y a qu’une altération de surface dans ce canevas au décor nouveau, mais à la trame identique. Elle m’offre des guimauves aux couleurs de l’enfance. Elle retourne chez Phillis comme une âme errante qui s’attarde sur les lieux d’une vie. Elle me parle des mandariniers disparus le rire bas et les yeux tristes. Elle continue à me chercher dans les choses et les lieux que je touche avec ma désinvolture d’homme comblé.

Anna a donc gardé une habitude de sa vie souterraine: elle ne communique que par énigmes. Elle se devine. J’écoute ses appels, je les cherche, parfois je suis dans l’incertitude et je me demande si ce n’est pas moi qui réclame une pitance de miséreux. Et elle me regarde avec l’ironie d’une noiseuse que je regrette déjà d’avoir contrariée. Anna a pénétré dans mon territoire. Elle laisse derrière elle des pièges de braconnière. Je les traque, je les collectionne et les désamorce. C’est un jeu de guerre. Elle tourne et vire avec astuce et ses collets invisibles me trompent parfois, alors je m’égare dans un enchantement. Mais chaque fois je l’encercle et je devine ses intrigues.

 

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