Chapitre 19: Hier ne meurt jamais

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A pop surrealism portrait of a woman, a fox and a lotus flower painted on wood by Mandy Tsung

Comme un jeu où je me faisais le pari de trouver la réponse, j’égrainais mes connaissances féminines en cherchant qui pourrait avoir ce verbe plaisant, et l’esprit libre pour me compter fleurette avec tant d’impudence. Je l’imaginais un peu renarde avec les yeux de jet d’une diablesse, le menton triangulaire aux aguets pour me pister. Souple et agile, elle contrôlait bien sa filature en disparaissant au coin d’une rue si je regardais par-dessus mon épaule. C’était donc le visage d’une drôle de créature qui était l’auteur de ces aveux à la fois doux et poivrés. Un être mi-femme mi-renarde, aux mains longues et légères comme des feuilles d’automne. Je les voyais qui frôlaient les touches blanches d’un clavier disposé sur une plateforme à glissière. J’entendais même le roulis mat du roulement à billes miniature encastré entre deux tringles d’aluminium et le clic discret de la tablette qui se bloquait pour assurer une frappe régulière et confortable. Elle avait les mains effilées des femmes qui ornent les laques Japonaises. Elle avait des ongles de paresseuse vernissés rouges, bombés et lisses comme des tuiles miniatures, des bagues aux chatons bleus limpides comme une mer pétrifiée. Elle avait enfin des mains magnifiques qui soulageaient, calmaient et prenaient d’étonnantes initiatives. Mi-femme mi-renarde donc, mais dans quelle féérie m’entraînait-elle? J’étais parfois tenté de céder à ce kidnapping épistolaire qui n’aurait été qu’une récréation de peu de conséquences si ce n’est de découvrir son identité. Après tout qu’y-avait-il de répréhensible à lancer un appât de temps en temps. Je cherchais dans chacun de ses messages, comme un entrebâillement sur une pièce éclairée. Je les lisais avec la curiosité empressée d’un linguiste déchiffrant un sens par delà le mot. Mais leur l’hermétisme de casse-tête chinois me perdait au lieu de me guider. À chaque fois, j’étais comme un élève médiocre embrouillé devant un problème difficile. Très agacé par mon inaptitude à résoudre mon énigme et offensé qu’une inconnue ait l’avantage sur moi je décidais de consulter Maître Dalswinton, mon avocat. Peut-être qu’une expertise par un professionnel pourrait au moins remonter aux sources de l’adresse. Et peut-être pourrais-je trouver sa véritable identité.

 

Tous les vendredis après-midi, quand l’activité de l’agence s’allégeait, Annabella tirait les cartes! Son jeu de tarot posé sagement sur la table du Hall attendait les amateurs. Annabella ajoutait une théière et des petits fours pour que celui ou celle assez aventureux pour chatouiller son futur puisse se dédommager d’une mignardise. Ce vendredi-là Annabella n’avait pas oublié son jeu de cartes bien patiné et bruni sur la tranche. Car Annabella ne donnait pas de conseils mais elle tirait les cartes, écoutait murmurer les étoiles et transformait l’insignifiance du quotidien en signes décisifs. Perspicace et observatrice, les intuitions du passé de chacun la poussaient à déshabiller leur avenir. Alors elle profitait d’une dame de cœur au profil figé de reine égyptienne ou d’une suite de nombres ingénieusement arrangée pour forcer une destinée égoïste de confessions. Pour appâter le chaland, elle battait les cartes machinalement, les réunissait en bloc compact et frappait la table de trois coups feutrés. J’approchai une chaise, m’installai en face d’elle et lui demandai de rappeler d’exil les petits bois flottés de ce morceau de vie qui m’échappait. Bien sûr, je me dévouai car Annabella s’ennuyait toute seule derrière sa petite table de bois laqué blanc. Bien sûr, je ne croyais pas à ces balivernes bohémiennes et bien sûr, seule la chance était responsable de l’assortiment de la mise. Je me disais être tout simplement curieux et bon joueur. Mais quand même, puisque je voulais savoir qui depuis quelques mois me traquait, un hasard clairvoyant pourrait, par inadvertance, me chuchoter le début d’une révélation.

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Caravaggio, the cardsharps

Annabella se livrait à son rituel avec une inspiration de cartomancienne chevronnée. Elle battit les cartes en feuilletant rapidement avec les pouces les coins arrondis et veloutés de chacune, coupait le jeu et l’égalisait parfaitement. Annabella m’invita à couper le jeu une dernière fois, puis je piochai sept cartes qu’elle disposa en fer-à-cheval. Elle les retourna l’une après l’autre en interprétant leur symbole.

Il y eut d’abord une allusion à mon passé mais je n’écoutais pas vraiment les intuitions visionnaires d’Annabella. Des tâches troubles orange et rouges puis un feuillage de jade et des boutons d’or me ramenèrent à mon enfance. Il n’en fallut pas plus pour que je m’expatrie dans l’apparition lumineuse des coteaux de Woodside. Je revis dans la fugacité du souvenir, Phillis et son grand chapeau de paille blonde, ses robes légères aux manches chauve-souris, et ses pieds nus en sandales violettes.

 

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Frederick Carl Frieseke

Elle avançait silencieuse avec la douceur soyeuse d’une méduse. Je revis sa bouche rose souriante, j’entendis son timbre de voix insouciant, je me rappelai ses propos optimistes, vains aussi, et je discernai près de moi la silhouette estompée d’Anna. Je partis à l’abordage imaginaire des citronnades oubliées servies à l’ombre d’une treille disparue… Une autre carte me conduisit dans un verger de pommiers. Sous un arbre un couple s’enlaçait. L’interprétation était triviale: les amants… le choix. Les cartes ont parfois le mystère de l’à propos. Dans l’indiscrétion de leur chorégraphie elles continuèrent leurs commérages. Il semblerait que mon entourage sache qu’un serpent aux charmes bien féminins se soit invité dans le jardin, menaçant d’un revers traître la plénitude harmonieuse de ma triade quotidienne: vie maritale, professionnelle et sociale. Faudrait-il que coupable d’encore aucune injure je console Claire? rassure Phillis? rachète ma réputation? Le hasard cartomancien conclut sur la perte de mes certitudes, dans la lumière cendrée de la lune.

Les cartes d’Annabella me conduisirent en amont de ma vie présente. Il faisait bon paresser dans la lumière ombrée des souvenirs. Je laissais couler mon regard sur les chemins reconstitués de ce qui fut mon orangeraie naine, sur la terrasse d’agrément de ma mère protégée du soleil autoritaire, sur les petit buis tors des chemins crayeux, et tout compte fait dans la tendresse du paradis de Phillis. Je laissais les vieilles pensées rajeunies par le présent me faire flotter dans ce qui fut la réalité provisoire mais pourtant immortelle. Je fus alors tout illuminé de cette pénombre de l’enfance jusqu’alors oubliée me demandant ce que j’avais bien pu laisser filer, ce que j’avais pu côtoyer de merveilleux sans en saisir l’éclat, l’attrait, ou le charme évident. Car, au fond, je n’avais jamais regardé l’immédiateté de mon quotidien. Phillis, dans son désir ardent de ne rien perdre, m’avait appris à deviner les formes distordues de l’horizon plutôt que d’analyser mes proches environs. J’essayais maintenant de démasquer une échancrure inexplorée de mon passé que je pensais si bien maîtrisé car le présent me renvoyait seulement à mes accointances familières. Peut-être y avait-il une enfilade de saynètes anciennes dont j’ignorais les conséquences actuelles.

 

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