Chapitre 18: …Et je lui présentais sa superbe ennemi (fin)

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Comédie en un acte
“Notre île au loin, ma désirade”

(Phillis est allongée sur sa méridienne à la façon Joséphine de Beauharnais. Vêtue d’une mousseline blanche, le bras demi-levé en appui sur un coussin rouge, la main molle, le dos légèrement voûté, Phillis feuillette un livre, “Joséphine, la passion des fleurs et des oiseaux.” Encore une pose jugée fort élégante qu’elle s’applique à mimer. Cette coquette l’a découverte sur un portrait, en visitant le refuge paisible de la Malmaison de “cette petite madame de… à la destinée si passionnante” comme elle dit. Elle reçoit donc Anna, tout en faisant ses petites manières.
Phillis pose le livre sur le guéridon en bois de rose en voyant arriver Anna. Elle lève la tête et lui tend les bras en même tend qu’elle lui souhaite la bienvenue. Anna se prête à la mise en scène de cette “inc’oyable et me’veilleuse” californienne. Elle lui serre les deux mains, l’embrasse et s’assoit au bout de la méridienne. Phillis a l’air d’une chatte persane; blanche et aérienne, dans son déshabillé nuageux. Il fait beau, les baies vitrées sont ouvertes, le jardin et le salon ne font qu’un. Faisons un rêve!)

Phillis:
Anna! en voilà une bonne surprise. Tu es venue me donner des nouvelles de Phil? Non, je plaisante. Aujourd’hui, j’ai décidé d’oublier cet égoïste et de potiner.

Anna:
Phillis, tu ne m’importunes jamais. Tu es libre de me parler de qui tu veux, de ce que tu veux.

Phillis:
Dis-tu!

Anna:
Décidément Phillis, ce domaine est une féérie.

Phillis:
Tu as raison, mes fleurs n’ont de saison que mon souci d’ornementer le plus longtemps possible mon jardin. Alors! quoi de neuf? Un amoureux?

Anna:
Oh! bien trop occupée pour caser un amoureux!

Phillis:
Mais un amoureux, ça ne se case pas! On est trop heureux de se faire voler le
temps!

Anna:
Phillis! entre mes contrats divers et variés et mon bénévolat chez Charles, je ne vois
pas le temps passer. Impossible de me distraire. Ah… si quand même! je suis allée au de Young avec une amie voir l’expo sur les peintres de la Hudson River.

Phillis:
Un musée! un musée! à ton âge, il y a mieux comme distraction!

Anna:
Mais l’ex-étudiante des beaux-Arts que je suis ne peut se passer de traîner dans les galeries des musées. Ce n’est pas un devoir de mise à jour professionnel, c’est une joie.

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Phillis:
Alors trouve toi un rat de musée comme toi. Bon, il faudra que j’y fasse un saut à cette expo. Il parait que c’est magnifique. J’irai avec Jean, tiens. Ça nous sortira.

Anna:
Ça vaut le coup. Des chantres de l’Amérique tous ces peintres. Une terre qu’ils chérissent et glorifient. “Tout est glorieux autour de nous” disaient-ils. Ils ont un sens profond d’appartenance à cette terre, la fierté de l’avoir conquise et la reconnaissance aussi face a ce qu’elle leur a donné: liberté, pitance, inspiration mystique et désir de transmettre une terre d’espérance à leurs enfants.

Phillis:
La transmission… Oui, bon ça te rend lyrique, en tout cas!

Anna:
C’est vrai Phillis! on sent tout ça dans leurs œuvres! Les paysages idylliques, le bétail gras et prometteur, les immensités. Il faut que tu y fasses un saut comme tu dis. Tu seras charmée.

Phillis: (pensive)
Je me souviens de mon grand-père irlandais. Il a passé sa vie à amasser une petite fortune. Il n’avait de cesse de rappeler à mon bon souvenir qu’il venait de rien et qu’il ne tenait qu’à moi d’embellir ce qu’il me laisserait en héritage et de ce que je laisserai moi-même en héritage…

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Barend Cornelis Koekkoek

(Phillis se tait un petit moment, contemple son jardin et les douces collines. Anna se tourne et se dirige vers la bibliothèque. Phillis a besoin d’un peu de solitude pour rassembler ses esprits. Elle ne veut pas succomber à la culpabilité d’avoir trahi les volontés de ce grand-père plein d’espérances pour sa descendance. Phillis, coriace et fière, ne se laisse pas envahir publiquement par des sentiments qu’elle juge très privés. Elle poursuit guillerette la discussion avec Anna)

Phillis:
Et comment va notre bon Charles?

Anna:
Lui aussi. Occupé. Très occupé!

Phillis:
Mais avec une assistante aussi zélée que toi, il peut profiter du Club, de son bateau et faire le joli cœur comme il adore le faire. Au fait, est-il vrai qu’il sort avec…avec… voyons?… je ne me souviens plus de son nom, tu sais elle est blonde…

Anna:
Tu veux parler de Carol. Elle vient de se faire faire un lifting. Charles a été déclaré persona non grata jusqu’à ce que les coups de scalpel soient devenus invisibles et qu’elle retrouve ses vingt ans!

Phillis:
Encore un lifting! On se demande bien ce qu’il reste à tirer. Elle doit ressembler à un squelette.

Anna:
Voilà! un peu! Elle a le look d’un emblème de fanion de pirate.

Phillis:
Oh! Anna! tu n’es pas charitable.

Anna:
Non, pas avec elle! Quelle capricieuse celle-là. Elle voudrait que Charles change son menu: les crabes en juin et les fraises en novembre!

Phillis:
Rien que ça!

Anna:
Elle pense que ce choix en décalé donnerait de l’originalité à la maison! Heureusement Charles ne l’écoute pas. Il dit qu’elle est bonne à beaucoup de choses sauf à avoir des idées!

Phillis:
Charles et l’humour caustique! Une joie dont je ne saurais faire l’économie.

(Phillis, révise la place de sa broche sur son corsage léger.)

Anna:
Jolie broche! Un peu lourde pour l’étoffe de ton corsage, mais jolie broche!

Phillis:
Merci. C’est ma nouvelle acquisition… “Des fleurs et des feuilles”…

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Tiffany and Co. Edwardian Emerald Ruby Diamond Gold Flower Basket Brooch

Anna:
Comme dans le poème.

Phillis:
Voilà! C’est pour remplacer mon clip tulipe que je mettais sur mes revers de manteaux! Dommage! C’était mon mari qui me l’avait offert.

Anna:
Tu l’as perdu!

Phillis:
Oui, les deux! la broche et le mari. Qu’ils reposent en paix. Je les ai remplacés tous les deux.

Anna:
Oh Phillis!

Phillis: (elle lance un regard facétieux à Anna, fait une moue de petite femme frivole à la recherche de l’indulgence d’Anna; puis continue la conversation)
Au fait, puisque tu tiens le registre des réservations chez Charles. Trouve-nous donc une table pour deux. Samedi soir ira très bien! Que Jean et moi allions le saluer.

Anna:
Une petite table isolée?

Phillis:
Le coin des chatouillettes.

Anna: (enthousiaste)
C’est noté! Bon, il fait un temps magnifique dehors. Allons faire un tour au jardin. J’aimerais voir ces arbres et ces fleurs que j’ai plantés il y a des années.

Phillis: (elle se lève d’un bon)
Excellente idée! Voyons ce que mon beau jardinier fait de ton œuvre. Donne moi deux minutes, il faut que je me change. Je ne suis pas prête pour le tour du propriétaire.

Anna:
Moi si, j’ai hâte. Dépêche toi!

Phillis:
Anna, regarde comme ma colline a de l’allure! Élégante, non?

Anna:
Mais ce sont des orangers! Une orangeraie! Tu as fait arracher les mandariniers nains que Phil et moi avions plantés! je n’en reviens pas! Une orangeraie!

Phillis:
Magnifique non?

Anna:
Mais oui Phillis, bien fringants tes orangers.

Phillis:
Je suis bien contente que tu me donnes raison.

Anna:
Tu interprètes un peu vite. Allons d’abord voir les fruits, c’est la saison. Je te dirais ensuite, si tu as eu raison de les troquer contre nos mandariniers nains.

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Virginie Demon-Breton

Phillis:
Ces mandariniers nains étaient plantés n’importe comment. Le sol était envahi d’herbes folles…

Anna:
… Et ça ne donnait aucune valeur à la propriété.

Phillis:
Mais tout à fait. Tu vois! tu es d’accord. Tu finis même mes phrases. Tu y venais avec Phil et les voisins pour ramasser les mandarines quand vous étiez petits. Et…

Anna:
Et c’était rassurant.

Phillis:
Et oui! J’étais sûre qu’il n’y aurait pas d’acrobaties dans les arbres. Il fallait tout simplement s’accroupir pour cueillir les fruits.

Anna:
C’est certain! Les mandariniers nains, c’est charmant pour les enfants. Ce verger était notre île déserte. Un peu loin de la maison, caché par une autre colline. On avait l’impression d’avoir passé une frontière.

Phillis:
Anna, comme je suis heureuse que ces souvenirs ne t’aient pas quittée.

Anna:
Mais bien sûr que je me souviens. Tu venais nous surveiller. Tu mettais ton grand
chapeau de paille et tu lisais tranquillement pendant qu’on faisait notre cueillette. Mais cette époque est révolue maintenant.

Phillis:
Dommage. J’y retournerais bien parfois!

Anna:
On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve Phillis!

Phillis:
Ça dépend. Mon amie Hazel dit qu’elle ne refait avec ses petits-enfants que ce qu’elle aimait faire avec ses propres enfants. C’est une façon de renouer avec le même fleuve.

Anna:
Il n’est peut-être pas trop tard.

Phillis:
Je crois que Phil et Claire en ont décidé autrement. C’est bien pour ça que j’ai maintenant une belle orangeraie.

Anna:
Il ne faut jurer de rien!

Phillis:
Peut-être, mais disons que j’ai quelques convictions.

 

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2 thoughts on “Chapitre 18: …Et je lui présentais sa superbe ennemi (fin)

  1. Bonsoir Montaine ,
    Je suis les épisodes de votre roman depuis quelque temps . J’ai ( in petto) pris parti pour Claire ( mon côté Andromaque ) , mais j’ai particulièrement aimé la réflexion que vous mettez dans la bouche d’Anna sur les chantres de l’Amérique et leur mysticisme . J’ai ressenti cela en voyant des Américains en “extase” en écoutant America the Beautiful tout en regardant des photos à couper le souffle de leurs grands sites naturels : tout cela était fort impressionnant . C’était pourtant il y a plus de quatre décennies…
    J’attends avec impatience la suite du roman ( heureusement que Phil a commencé à voir qu’une araignée avait envie de tisser sa toile autour de lui) ; mais il pourrait y avoir des surprises…Merci pour le suspense…et chapeau bas à la créatrice !
    Lise

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    • Chère Lise,
      Je suis contente de voir que voir avez aimé les répliques de Claire sur les peintres américains de l’école de la Hudson River. J’aime beaucoup ces peintres. Leur palette de couleurs est extraordinaire et les sujets de leurs toiles nous renvoient à la nature à laquelle nous devons tant. C’est un rappel poétique que nous devons prendre soin de notre environnement ainsi que d’apprécier ce qu’il nous offre.
      Je vous souhaite une bonne journée
      Montaine

      Like

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