Chapitre 18: Et je lui présentais sa superbe ennemie

 

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C’est en arrivant un matin à l’agence que j’eus l’occasion de poursuivre mon ouvrage. Ce jour-là Phil et un de ses collaborateurs poussèrent la porte en état d’urgence. Phil posa sur l’extrémité du comptoir de la réception une grosse enveloppe matelassée. Il lança rapidement à Annabella de ne pas se préoccuper de l’envoi du courrier de Claire puis il ajouta qu’il irait lui-même chez FedEx. Phil s’enferma avec ses associés dans la salle de réunion. Annabella s’affaira à leur préparer le café. Je passai en revue les activités de chacun, les rôles étaient distribués: Annabella les yeux rivés sur sa machine à café, Phil et ses associés enfermés dans une salle de réunion, et le reste du contingent penché sur sa table l’esprit accaparé par la précision de la création.

Tout ce qui concerne Claire m’intéresse, n’est-ce-pas? Je m’approchai donc de l’enveloppe. Je lus l’adresse, joliment écrite en cursive à l’encre bleu roi, si légère et si transitoire! Je repérai un pot à crayons en tous genres sur la petite table ronde placée entre le comptoir et la porte du premier bureau. Je me réjouis de la vie éphémère d’une lettre tracée à l’encre. Il suffisait d’être armée d’un petit stylet à la pointe de feutre imbibée de la solution adéquate pour que fonde l’adresse écrite avec cette élégante plume qu’affectionnent tellement les français. Quel heureux concours de circonstances! Claire, elle même, équipait le cabinet de ce petit instrument. Je pris donc un de ces crayons correcteurs, effaçai un numéro et deux lettres, et il n’en fallut pas plus pour troubler les codes-barres de FedEx qui ne surent localiser ce colis sur le quadrillage New-Yorkais… Et les bienfaits de l’effaceur devinrent petits délits…

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Jon Withcomb

Le colis n’arriva pas. Phil, en me racontant l’accusation injuste de Claire, s’exaspéra de sa négligence, “mais comment peut-on repousser l’envoi d’une telle commande jusqu’au dernier moment?”. Il l’incrimina donc, mais si peu! Dans un sourire lumineux, il s’amusa de son repentir. Il y lut des regrets sincères et s’attendrit de ses étourderies. J’y perçus un acte de stratège prudent. Je devinai ses battements de cils rusés. Je la vis s’approcher de lui, s’incliner à son oreille avec une fausse gêne et je l’entendis dire des mots d’excuse de collégienne puis des murmures de dédommagement.

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Arthur Sarnoff

C’était l’acte guerrier gracieux et tendre de celle qui devinait ma fraude. Je baissai le front devant son offrande impure, consommée avec l’art calculateur de l’innocente perfidement provoquée. Claire, féline et souveraine, regardait de haut ce dérèglement des sentiments. Son adresse de femme le tenait sous son joug. Pourtant, c’était une Amazone renégate à la liberté effilochée. Son acte n’était qu’un défi à mon impertinence, une défense de fortune escamotée en dernier recours pour faire face à mes dérangements. Elle luttait contre moi, l’invisible.

Peu à peu j’infectais sa vie avec le souci d’éclaircir la mienne. J’avais installé sur ses chemins un jeu complexe de miroirs. L’ingénieuse Claire s’était cependant taillé un espace de dérobade dans les angles muets. Elle se mouvait avec brio dans le domaine étriqué où son reflet désormais invisible s’épargnait de mon œil traître. Phil ne parlait jamais de Claire, moi non plus d’ailleurs. Pourtant j’avais remarqué une attitude nouvelle. Il était parfois ombrageux et se distançait de notre camaraderie lorsque nous étions à l’agence. Peu à peu, il professionnalisait nos rapports. Il y avait dans ses propos et ses gestes l’anonymat convenu des collègues de travail. Il ne me parlait plus de Phillis et ne se souciait plus des dernières originalités de ma mère. J’aurais pu me rembrunir de cette indifférence. Mais la froideur est un ermitage commode où se retranche celui qui cherche à dissimuler une affection ou détromper une rumeur. Seule dans mon bureau, le menton appuyé sur mon poing et perplexe, le retour de mes anciennes craintes m’alarmait. J’aurais voulu de Phil une parole nue pour me guérir de mes délires. Mais il fallait que je dénoue ses énigmes amères. Alors, lâche ou sage, je lui pardonnais sa froideur blessante. Elle m’était donc acceptable puisque logée dans une région du cœur entre l’espoir et le plaisir, elle me permettait d’escompter le bonheur.

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Eric Earnshaw

Claire avait bâti autour d’elle des places fortes où des résidents loyaux protégeaient sa vie établie. Pourtant il y avait bien une de ses tours de garde que je ne voulais plus voir et que je devais mener à la ruine. C’était celle de Phillis. Je désirais ardemment voir Phillis se mutiner et mettre fin à sa coterie avec Claire. La situation établie de Claire devait devenir une controverse. Phillis anesthésiée par cette camaraderie factice devait se révolter et résilier une filiation discordante. Phillis devait se souvenir de notre complicité authentique pour que la nostalgie des bonheurs perdus taraude son bien-être de croisière. Claire triomphait tandis que je capitulais, injuste épilogue. Mais je n’ai pas le doux regard d’une antilope piégée. Je devais bouleverser cette douce routine.
Je rendais visite à Phillis régulièrement, nous parlions de petits riens.
“Phil me néglige! se plaignait-elle.”
Je lui donnais quelques indices de la vie bien calfeutrée et très occupée de Phil. Satisfaite, elle devinait un peu son train-train. Je lui décrivais son bureau à l’agence: le tableau abstrait qui venait distraire l’ennui d’un vaste mur crème. Une crédence moderne qu’un vase demi-lune éclairait. Et puis dans un cadre d’or vieilli une vision féérique de l’orient, une pagode rose et un mandarin qui ressemblait à un mage. Je me serais presque crue l’épouse traditionnelle accomplissant son devoir de mise à jour hebdomadaire. Je lui parlais librement de lui, de ses projets, de ses succès et de ses voyages. Phillis ne s’étonnait jamais de mon enthousiasme. Après tout, Phil avait tous les talents et je ne pouvais que m’agenouiller dévotement devant ses œuvres. Il fallait le narcissisme maternel de Phillis pour penser que ma fougue était si désintéressée. C’était pour moi un bonheur de pouvoir parler de l’aimé sans retenue. Dans ce tête-à-tête, Phillis me servait de prétexte. Pendant nos discussions, elle me regardait l’air presque fautive, m’interrompait en me prenant la main en me disant: “Tu es vraiment adorable de me rassurer! Comme ça doit t’ennuyer de me parler de Phil.”

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Charles-Edouard Boutibonne

Puis elle ajoutait avec son accent des beaux quartiers, “mais il faut dire qu’il est tellement charmeur, on ne lui résiste pas.” Et voilà, envolée sa petite culpabilité! Elle pensait naïvement que j’écoutais ses jérémiades avec une bienveillance de volontaire paroissiale alors que je me soulageais du désir poignant de parler de lui. En d’autres occasions, je pâlissais à l’évocation du nom de Phil. Je me pinçais les lèvres pour modérer les sentiments qui, avec le temps, se fortifiaient dans le mutisme cruel des oubliées. Je taisais une lumière, j’ensablais une euphorie.

 

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