Chapitre 18: …Et je lui montrai sa superbe ennemie

J’avais passé un bref coup de téléphone à Claire. J’avais choisi des mots sans équivoque. Sûre de moi, je l’informai qu’elle n’était pas seule dans la vie de Phil. Claire fut presque héroïque et elle fit même preuve d’humour. Elle mit son masque de première épouse invincible et, avec un esprit de répartie inattendu, tenta de me détrôner de mon statut de maîtresse attitrée. Elle insinua que je n’étais qu’un spécimen de la très nombreuse collection de son volage mari. Elle se nomma de son fait la favorite et avec un ton protecteur, chercha presque à me consoler de ma cruelle découverte.

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Janet Hill

Je la reconnus. Habile et sûre d’elle. Artisan soigné, elle détournait l’imprévu perturbateur, ajustait l’excès et réparait l’œuvre du jour dont elle n’aurait su assumer la dette. Claire administrait sa vie, classait les accidents qui la faisaient trébucher et les traitait par ordre d’importance. Rusée, elle se retranchait derrière l’outrecuidance. Mais une fois seule elle ne pourrait repousser l’inquiétude. Elle ne pourrait que se mettre en quête: qui? depuis quand? Où se rencontrent-ils? Une fois seule, elle allait perdre son flegme et ce sourire enjôleur fortifiés par la fidélité définitivement acquise de l’amour de Phil. Elle voulut me déstabiliser en me faisant croire que je n’étais pas la seule. Une autre! Il y en aurait donc une autre! Je connais l’emploi du temps de Phil mieux que quiconque. De ma tour de guet, je l’épie, je l’encercle, je le guide, je le surveille, je l’empêche de se perdre dans d’autres horizons que le mien. Je le sais bien, il n’y en a pas d’autre!
Ce coup de fil inaugura mon rôle séditieux dans la vie calme de Claire et Phil. Ce qu’elle fit de cette dénonciation, je ne sais pas. Phil resta le même. Je pense qu’elle fit le choix de garder le silence. Je l’imaginais discrète et soupçonneuse, accumulant les preuves. Ma présence persiflante devait alors lui être rapportée. Elle ne devait plus être la seule à s’interroger de mon existence. Je voulais qu’elle affronte les regards éclairés, qu’elle affronte les sous-entendus qui fouilleraient sans tact l’état de la situation. Les dieux me soutenaient dans mon entreprise et j’eus bientôt le loisir de répandre une rumeur. Je l’espérais donc bientôt essoufflée et prête à abréger la perpétuité d’un mariage mensonger.

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Ce fut donc moi qui orchestrai la mise en scène d’un vilain Vaudeville:

Charles Linley, en qualité d’ami de la famille, m’avait offert l’hospitalité lors de mon retour dans la baie de San Francisco. Après toutes ces années de liberté, je ne m’imaginais pas aménager de nouveau dans la maison familiale. Charles, qui se trouvait un peu comme un Robinson dans dans son manoir déserté, fut heureux de me confier le palier supérieur pour que j’étale à l’aise ma nouvelle vie. Charles a toujours fait partie de ma vie. Mon père et lui se sentaient unis comme des frères car l’histoire de San Francisco leur servait d’hérédité familiale. Tous deux menaient des établissements nés dans l’autre siècle où flânait encore l’esprit de la réussite de l’Ouest brodé d’or. Pour remercier Charles de sa générosité, je l’assistais dans la gestion de son agenda en mettant à jour les réservations de son restaurant ou en prenant quelques-uns de ses rendez-vous. Je rendais aussi service à son maître d’hôtel déjà très occupé.

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Adeline avait sollicité un rendez-vous avec le manager de Tadich pour mettre au point le déjeuner de nouvel an de “Fun Learning.” Adeline la malveillante, la mal-pensante! Ce fut plus qu’un hasard, ce fut une bénédiction. Je vis dans ce concours de circonstances le sourire du Démon! J’arrangeai donc le rendez-vous d’Adeline le jour où Phil et moi avions fait une réservation pour un déjeuner de célébration. Je choisis la table la plus en vue et je nous y convoquai tous pour le premier service. La clientèle serait encore clairsemée, Adeline ne pourrait pas nous ignorer. Je vis juste. À son entrée dans le restaurant, elle nous dévisagea. Je devins alors marionnettiste chérissant ses poupées et menant à l’insu de tous une saynète tragique où chacun improvisait les réparties d’un script de maître. Je tirais les bons fils pour placer une main cajolante sur un bras, avancer un coup de cygne, baisser des paupières et faire coulisser un regard de guet. Quelques gestes doux et je nourrissais le serpent trop heureux de fortifier son venin. Je savais que je pouvais compter sur ce pacte qui s’était passé de toute entente préalable pour qu’il sévisse de sa langue bifide. C’était presque effrayant ce qu’il fallait de tendresse pour abreuver le mal.

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Pourtant mes acteurs, libres d’interpréter ma mise en scène, me laissaient dans le doute. Je jouais devant eux ma comédie et je les laissais libres de comprendre ce qu’ils voulaient. Il n’y avait pas de suite immédiate à ces apparences. Il ne me restait qu’à espérer que le but soit atteint. J’entendais Adeline, la lente serpentine au verbe maniéré s’exprimer à peu près en ces termes:
– Ma chère amie, dirait Adeline à Claire, d’une voix qui serait celle d’un renard affamé de fabliau, il est des actes qui ne peuvent être couverts. Je suis témoin, et ma déposition m’attriste déjà puisque j’anticipe votre tristesse. Je dois vous dire qu’alors que je m’acquittais de mes devoirs professionnels, le hasard mit en travers de mon chemin celui par qui les liens les plus tendres vous unissent. Se peut-il qu’il cèderait à l’attrait de la nouveauté? Renouvellerait-il des vœux qui ne devaient qu’être uniques ? Je le sais, Adeline ne saurait se taire! Héritière de la redoutée Cassandre, elle suit ses pas avec l’aisance d’une troyenne réincarnée.

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George Romney, Lady Hamilton as Cassandra

Je chinais donc dans la vie de Claire et, par des portes dérobées, j’entrais en silence dérangeant sa stabilité pour me frayer une voie. En convive méconnue je réarrangeais un ordonnancement soigné en roncier inquiétant. Le pas assuré de Claire ne résonnait plus que dans le lointain. Désormais elle avançait à tâtons dans son monde presque semblable mais qui se déformait petit à petit sans qu’elle puisse en prévenir les modifications. J’allais devant en éclaireuse, reconnaissant les terrains favorables, manigançant les additions indésirables. Je crochetais avec minutie les embuscades inattendues qui contrariaient un emploi du temps bien maîtrisé et gâtaient le beau tempérament de Claire qui, avec sa voix calme et douce, ses gestes mesurés et sa courtoisie tenait ses humeurs en laisse. Voilà ce qui faisait d’elle une héroïne à la Jane Austen et je m’agaçais de cette belle passation. Il faudra de la constance et du talent pour combattre une Elizabeth Bennet.

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Edward Burne-Jones, Theseus and the Minotaur

 

 

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4 thoughts on “Chapitre 18: …Et je lui montrai sa superbe ennemie

  1. Depuis le début de votre roman Montaine, Je me laisse entraîner avec un vrai plaisir , sans chercher à deviner , pour être merveilleusement surprise au final , comme vous l’aurez décidé !

    Sublimes vos reproductions qui illustrent chaque chapitre.

    Bravo et Merci.

    Michèle

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