Chapitre 17: Le bel été différé (fin)

L’été commençait mal. Je me rendis à la soirée de Phillis et rencontrai Claire. C’était un tel choc d’être spectatrice de sa connivence avec Phil que, désenchantée, je me réfugiai dans une amnésie d’état d’urgence. Après toutes ces années passées à méditer Phil avec bonheur, il fallait que j’oublie mes châteaux en Espagne. Affolée, je cherchais une issue un peu comme un oiseau piégé dans une maison de campagne fermée pour l’hiver.

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Joseph Caraud, the pet canaries

J’essayais de me réconforter: je l’oublierai… je n’aime qu’une image assortie de qualités imaginaires… le monde est vaste et je rencontrerai quelqu’un d’autre… J’allais d’une solution à l’autre avec à chaque fois la désolation de plier un théâtre de carton. Je ne pouvais pas m’empêcher de me rappeler mon vieux rêve de m’attirer l’amour de Phil. Mes efforts pour nous réunir étaient restés vains. Les anciennes certitudes de notre bonheur différé devenaient une fantaisie de jeune fille romantique. Tout à coup, mes sentiments passionnés devinrent futiles et je fus prise d’un violent dégoût de moi-même. J’avais été incapable de voir que pendant toutes ces années il avait été seulement poli. De l’autre côté du miroir, je perçus l’insignifiance de mes espoirs.

J’avais dans une courte conversation mesuré l’exotisme européen de Claire. Elle décortiquait un monde nouveau avec la fraîche bonne humeur d’une nouvelle venue. Elle s’étonnait de ses récents apprentissages avec amusement. A l’affût de toute dissonance avec ses habitudes françaises, elle interprétait en ethnologue le sens d’un geste, ou d’un idiome. Elle frôlait notre monde avec la bonne volonté touchante de se l’approprier, mais encore trop neuve, elle avait la frivolité d’à peine remarquer les curiosités encore trop loin de son son horizon, mais si proche du nôtre. Lorsqu’une amie de Phillis lui dit: “Chère Elizabeth B, est-ce que ce Pemberley est à votre convenance?”

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Illsration for Jane Austen’s Pride and Prejudice by Anna and Elena Balbusso

L’impassibilité de sa réaction et le flottement qui suivirent la remarque en disaient long sur sa méconnaissance de la référence. Elle me confia un peu plus tard qu’elle n’avait jamais lu Jane Austen. Elle n’en avait même jamais entendu parler. Elle ne connaissait donc rien aux drames et aux espérances des cœurs Américains. Elle était heureuse, confiante, innocente… candide ou pire, ignorante! Ignorante de tout ce qui m’agitait, de mes colères, de mes visions de son futur en ruine. Ignorante de son cambriolage sentimental. Dessaisie de mon imaginaire romantique, je me sentais perdue; exclue de leur petit bavardage ménager, je me sentais dédaignée; reléguée à la simple camarade de jeux, j’étais humiliée. J’étais devenue une simple invitée et ma familiarité sur le domaine de Woodside avait l’allure d’une usurpation puisque je ne pouvais prétendre à aucune légitimité. Je me sentis dépossédée du rôle d’hôtesse que Phillis m’avait laissé jouer si longtemps et qu’elle avait si facilement transféré à Claire. Combien de fois avais-je secondé Phillis dans son rôle de maîtresse de maison! Combien de fois avais-je pénétré le domaine sans même montrer patte blanche et m’étais-je installée dans la chambre bleue qui était devenue la mienne. Il y avait dans les placards ma garde-robe, sur la table de nuit mes photos. J’avais boudé le papier peint et le lit d’origine, alors Phillis les avait faits refaire à ma convenance. Combien de fois avais-je changé l’agencement de ce vieux manoir qui manquait de lumière! J’avais dans mes pensées poussé les cloisons, rajouté des jardins d’hiver, une bibliothèque, un salon de musique et un atelier de peintre. Je piaffais d’impatience de devoir attendre leur construction et m’étonnais presque de l’inexistence du projet. Mais qui était Claire pour oser m’expulser? Me considérer seulement comme une amie de la famille? Mais qui était Claire pour se croire héritière?

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Painting of Frances Folsom in the Blue Room – White House.

Plus je regardais Claire, plus je me disais qu’elle n’était qu’un faux chemin dans la vie de Phil. Dans une étreinte de rage et d’amertume, la banalité de l’apparence de Claire me submergea. Seul un vocabulaire plat et sans relief suffisait pour la décrire. Il n’y avait sans doute que ce mystérieux attachement amoureux pour poétiser la vision d’une telle platitude. Elle était une véritable fadaise: les yeux marron, les cheveux bruns, taille moyenne, finalement une allure tout à fait commune. J’étais intriguée devant la dévotion de Phil. Quel mystère émotionnel avait déclenché sa fascination pour cette passante anodine? Il la percevait à travers un filtre sorcier où un empoisonnement doux l’emmenait sans défense dans un monde féérique. Il disait qu’elle avait les cheveux forêt d’automne, que ses yeux s’animaient comme un lac sombre et troublé. Il disait aussi qu’elle avait la grâce des tanagras antiques. Pourtant elle n’était rien. Petit à petit, je rencontrais et nouais avec ma colère un sentiment nouveau de revanche. Dans chaque quête il y a des épreuves. Je vaincrai celle-ci. Je vous le dis, il l’oubliera, il me découvrira.

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Pierre-Auguste Cot, Primavera.

Alors je partis malgré tout pleine d’espoir. Seule, sans empressement, je préméditais le retour de Phil au terme d’un entrelacement de péripéties. Je voulais pouvoir provoquer les rencontres. Il fallait donc que ma vie future ressemble à son présent pour que nos routes se croisent et que je sois de nouveau dans sa vie. Je m’étais égarée un moment en me demandant si Phil avait vraiment vécu. Je m’étais même proposé d’oublier cette ombre enchanteresse qui perturbait la jolie routine que ma très attentionnée mère avait manigancé. Mais qui aurait pu anesthésier la perfidie des sirènes? Je me sentis envahie par un passé rampant qui, comme une liquidité immatérielle, m’entrainait malgré moi à imaginer ma reconquête.

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Paul Swan, the mermaid

Phil était architecte-restaurateur de vieilles pierres, il ne serait donc plus le seul sur la place de San Francisco. Il pourrait compter sur ma collaboration car je ne chercherai pas la concurrence. Je partis donc parfaire ma formation aux Beaux-Art à Paris. Je suivis aussi des cours d’histoire de l’art pour me rendre précieuse et faire de mon savoir affiné un accessoire indispensable à son cabinet. Comment refuser mon expertise et bouder le prestige que mes années d’étude offraient en valeur-ajoutée à son affaire. Je comptais aussi sur la renommée de mon nom qui rassurerait les clients à la recherche d’un savoir-faire traditionnel et pérenne. Si ce n’était ma formation, cette garantie prestigieuse servirait d’appât à Phil. Et puis comment pourrait-il renoncer à un appariement aux sources de l’amitié innocente? N’était-ce pas charmant de se liguer avec une amie d’enfance devenue femme alors qu’il ne se souvenait que de son manège mièvre de petite fille. Vraiment, comme c’était touchant cette familiarité presque oubliée mais retrouvée juste à propos dans le monde brusque des affaires. Cette alliance-là au moins serait authentique! Elle si blonde, si obéissante! N’était-il pas béni ce pacte d’adultes? Le jour où Phil me confia ma première mission et où je signai mon premier contrat, je lui offris des guimauves aux couleurs poudrées. Elles étaient sagement présentées dans une boîte aux illustrations surannées “du vert paradis des amours enfantines”. Phil s’amusa de l’anachronisme de ce présent.

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Paris Breakfast, FlowerSchool, NY2

“Ça nous rajeunit,” dit-il! en me caressant le bras.” C’est moi qui fut émue. À ce geste mon cœur brisa presque les chaînes de sa prison trop étroite. Comme il était bon de le retrouver. Je gardais pour moi mes frissons. Je prévoyais de le revoir mais je n’avais pas encore mis en scène mes aveux. Bientôt, pourtant.

Je ne serai donc plus la personne rétrécie que j’étais. Mes espoirs jusque-là chimériques étaient maintenant devenus raisonnables. Phil, en me prenant sous son aile, embellit mes connaissances techniques et m’enseigna l’art de marchander et de remporter un contrat. Il me donna une voix. Le maître flatté de ma mutation regardait sa disciple avec une reconnaissance vaniteuse. Inconstant, il retrouvait son rôle d’initiateur en même temps qu’il ouvrait une boîte de Pandore sans même se protéger de ses inconséquences. Il me fit donc ce cadeau singulier: ma témérité. Au lieu de la malléable assistante, de l’amie d’enfance inféodée, une femme discrètement nouvelle était apparue, secondée par un désir sorcier de transformer la glaise en chair palpitante. Il ne l’a pas compris. Moi si, je l’ai donc conduit vers ce que je voulais.

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