Chapitre 17: Le bel été différé

Suzanne, francophile et amoureuse du pertinent dix-huitième siècle, organisait une soirée costumée. Elle exerça ses talents d’amatrice de théâtre pour mettre en scène un raccourci de “La Double Inconstance.” Chaque invité reçut son rôle en même temps que son carton. Je devais rendre la réplique à un inconnu, ce qui me déplut. Je défis donc ce que mon hôtesse fit. Sans aucune gêne, je lui envoyai une réponse courtoise mais audacieuse. Je lui fit l’éloge de sa fille qui, selon Phillis, était une actrice très prometteuse. Mon rôle étant plus long que le sien, il serait judicieux de le lui céder. Le jour de ses dix-huit ans, il était important qu’elle confirmât ses talents devant ses amis et sa famille. Je serais ravie d’apprendre ses lignes, bien entendu. L’affaire fut rondement menée. Cet échange de rôles me fit partenaire de Phil! Mais quelle coïncidence!

68EA5745-4014-45FC-82FD-46B60DADBC1F.jpeg

Jules Victor Clarin, The masked bal

Enfin, le fameux samedi entouré de rouge arriva et je me rendis chez Suzanne. Elle me reçut avec gentillesse et n’eut de cesse de me dire:
“Je tiens absolument à ce que tu t’amuses. La vie de pension c’est un vrai pensum, n’est-ce-pas?” Puisque je ne connaissais personne, elle me présenta à un groupe de jeunes gens. Ils essayèrent de trouver un sujet de conversation. Mais, à chaque fois, après quelques phrases un silence gênant retombait sur nous. Quelle poisse! De toutes façons, leurs efforts m’importaient peu car j’étais là pour Phil, pas pour rencontrer la jeune relève du gratin bostonien. Je me séparai du groupe en même temps que je parcourus la salle du regard. Enfin je le vis. Il était accompagné d’un groupe d’amis que je ne connaissais pas. Adossée le long du mur je me regardais dans le miroir du grand salon. Mon image me plaisait mais je déplorais mon costume de servante qui ne me mettait pas en valeur. Je l’avais choisi marron par souci d’authenticité. Quelle idée! J’aurais dû le prendre prune! C’était une couleur qui me rehaussait le teint. Je faisais maintenant mon possible pour compenser cette fadeur avec un sourire de circonstance en échangeant quelques mots par-ci par-là avec les invités. J’espérais attirer l’attention de Phil mais il restait collé à une marquise au costume empesé par des rubans et des volants.

9489DCF3-AE21-4253-A166-4F90C58B4950.jpeg

Olga Suvorova

Il était sous le charme de cette fille pompeuse qui babillait comme une écervelée! Cette joyeuse compagnie passa devant moi en ignorant ma présence. Ils discutaient bruyamment, riaient et badinaient. En même temps que je les vis disparaître, mon sourire de convenance se figea. Phil ne faisait pas seulement passer d’un salon à l’autre, il s’enfuyait de ma vie sans grâce et sans reconnaissance. C’était comme si son sillon m’avait arraché cette enfance qui nous liait: oubliés notre quotidien partagé, nos jeux, nos confidences! Il m’avait fermé les portes de son monde sans même me saluer au nom de notre connivence passée. Phil était bien engagé dans la conversation. Parfois, sa voix surpassait le brouhaha général et son petit gang le suivait d’un éclat de rire à l’unisson.

3D5A4845-4CD5-44A9-8D5C-8550C3AD755A.jpeg

Olga Suvorova

Quant à moi, j’étais talonnée de près par un jeune béjaune guindé et juste bien élevé. Un crétin! J’étais flanquée d’un crétin! J’avais tout envisagé, sauf un imbécile en cravate! Il avait assimilé avec brio les codes de bonne conduite et du haut de ses dix-huit ans à peine, il jouait à l’adulte. Il m’exaspérait! J’écoutais ses fadaises d’une oreille distraite tandis que j’observais Phil et ses amis. J’enviais leur aisance naturelle. Mon compagnon surprit mes regards perdus. Il me dit en me saisissant le bras:
“Je ne t’ennuie pas j’espère?”
Il rit bêtement comme si sa question ressemblait à une bonne plaisanterie.
“Si!” répondis-je sèchement et je tournai les talons la gorge serrée.

J’allais chercher un peu de calme dans une petite salle voisine. Je voulais être seule, ne penser à rien et surtout n’écouter personne. Cet isolement était une invitation que je lançais à Phil. Mais il continuait de m’ignorer. Il était affairé: il rajustait une manche de son costume, allumait une cigarette, s’essayait vaguement à quelques pas de danse ou plaisantait. Il était dans une forme éblouissante. Et dire que j’avais eu peur qu’il ne se barbe! Phil avait tant de vitalité que l’air autour de lui pouvait se souvenir de sa présence. C’était le charme de Phil! Cette force lui attirait des amitiés aussi bien féminines que masculines.
La soirée qui battait son plein était une réussite pour certains, un échec pour d’autres.

3B8081B1-EEEA-4B0A-850B-ECAF31DABFA9.jpeg

stephan Sedlacek, people dancing

Mon optimisme sombra très vite dans une déception amère. Je me trouvais insignifiante dans mon costume de paysanne. Je fis quand même bonne figure en ne perdant rien de mon amabilité.
Je me sentais humiliée par son mépris. Dans la déconvenue je préparais une vengeance mesquine qui allait alléger mes peines. Je me gardais bien de le prévenir que j’étais devenue sa partenaire dans “la Double Inconstance.” J’avais pourtant promis à Suzanne que je m’en chargerai.

3645F337-95D7-4EF0-9048-A7A32EF88538.jpeg

Olga suvorova

À mon entrée sur scène, il fut décontenancé et bafouilla. Les spectateurs moquèrent ses hésitations. Il eut honte. Pas moi! Il m’en voulut donc. Tant pis! Le mâle avait été offensé par une pensionnaire en jupe plissée! Belle blague! Pendant tout le reste de la soirée je surpris ses regards furieux. Il échangea son indifférence contre du ressentiment et moi, ma déception contre un apaisement fielleux. Nous étions quittes!
Je terminais la soirée de bonne humeur. J’eus la surprise de retrouver une autre pensionnaire de Wilcott. Mary papotait gaiment avec une fournée d’étudiants étrangers. Leur compagnie était réconfortante. L’un d’eux imita le regard hébété de Phil. Mary rit en le cherchant d’une œillade narquoise. Je tournais le dos à Phil et la soirée se passa sans que nous échangions un seul mot.

Encore toute imprégnée du bel esprit du Siècle des Lumières, j’envoyais à Phillis un petit compte rendu de mon divertissement. Cependant je ne racontais pas à Phillis que pendant cette soirée Phil m’avait ignorée d’une indifférence souveraine.

4CAAF8ED-D1D3-4969-8FA8-AEA81A130DB2.jpeg

Carl Schweninger, The Younger

Il avait agencé avec une lenteur sans charité chaque fragment d’une attitude sans bonté: des regards en partance pour d’autres visages, des yeux méprisants, des gestes égoïstes qui ne s’attardaient jamais dans mon voisinage, une obstination à ne jamais valider ma présence. J’eus ce soir là un moment d’intense découragement et je perdis foi en nous. Mais je ne pus renoncer à mon vieux rêve. Je décidai d’écarter ces images déplaisantes en prétextant que Phil m’avait mise à l’épreuve pour tester les limites de mes sentiments. Je repris donc confiance en nous.

Un jour, dans un ton qui se voulait volage, Phillis m’annonça que Phil allait se fiancer pendant l’été. Elle me conviait à un cocktail où Phil allait présentée sa fiancée. Je tressaillis en lisant la lettre. J’étais seule dans ma chambre, assise sur mon unique chaise. Je posai la lettre sur mon bureau et, hagarde, je fixais le parc.

B5B4ED36-3C71-4D89-A9F6-4D9A36E3B262.jpeg

Camille Corot, the letter

 

Advertisements

5 thoughts on “Chapitre 17: Le bel été différé

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s