Chapitre 17: Le bel été différé

Nos rencontres se raréfièrent après cet épisode. Phil retourna sur la côte Est poursuivre ses études. Puis ce fut mon tour de m’exiler vers l’Est quelques mois plus tard. J’avais quinze ans. Mes parents ne trouvèrent rien de mieux que de m’envoyer me morfondre dans un de ces pensionnats chics d’une Amérique encore corsetée par les traditions de la vieille Angleterre: uniformes, dîners habillés. La traditionnelle classe de savoir vivre s’était modernisée pour faire place à un cours intitulé “les filles au pouvoir” afin que nous sachions maintenir le glorieux flambeau de nos pairs. Le pensionnat de jeunes filles “Jane Wilcott” allait donc affiner le précieux héritage d’Hamlin School. La première fois que je découvris la bâtisse imposante et cossue de l’école, j’aurais presque cru à un décor de la Metro Goldwin Meyer pour une reconstitution historique.

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Un parc: collines vertes et riantes ondoyant lentement, ruisseau glougloutant derrière les bosquets, forêt légère comme une mousseline parsemée de feuillus. Campé au milieu de ce pays idyllique un château de style jacobéen se dressait avec orgueil. C’était un joyeux panachage de colonnes torsadées renaissance, de gargouilles grimaçantes et de dentelles de pierre dans le style gothique. Je me serais presque attendue à surprendre le friselis d’un phaéton sur les graviers ambrés des chemins. Ma mère adorait. Elle ne cessait de s’extasier de ce choix de si bon aloi qui ne pouvait que me convenir. “on dirait l’enluminure d’un conte! Comment peux-tu ne pas y être sensible? Comment peux-tu y résister?” Et c’est dans cette mise en scène aussi soignée que pour un dépliant touristique qu’elle se faisait mon guide passionné pour convaincre ma mauvaise humeur de virer à l’accalmie. Il y avait pourtant une chose qui me consolait: Phil et moi étions tous les deux dans l’Est. J’avais malgré tout très peu de chances de le rencontrer mais sa proximité me faisait espérer. En me quittant, ma mère me demanda d’écrire à Phillis de temps en temps pour que je lui témoigne ma reconnaissance de m’avoir si souvent accueillie à Woodside. Elle prit mon acceptation pour une simple politesse alors qu’elle venait de me donner l’opportunité de me rapprocher de la vie de Phil.

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Chevaux & Voitures. Phaeton a Caisse Fixe. Published by W. Schaus, New York. 1852

Je grimaçais sur ma nouvelle vie de pensionnaire en attendant de revoir Phil. Loin de lui j’avais tous les courages et toutes les inquiétudes de l’assaillant. Je me faisais la promesse que dans un proche avenir je ferai les premiers aveux. Je n’imaginais pas d’autre issue que sa reconnaissance et son soulagement face à une situation enfin éclaircie et aboutie. Loin de lui, persuadée de mon hardiesse réparatrice, j’avais envie de lui parler. Je me sentais douce, anxieuse, audacieuse, penchée vers quelque chose d’instable qui m’attirait et me repoussait. J’étais à la fois vainqueur et vaincue, comblée et privée. Et pourtant, dans ce va-et-vient inquiétant, je retrouvai à la fois ma lâcheté ancienne et mon excitation de pionnière. C’est dans ce pari incertain que j’appréhendais l’avenir autant que je l’espérais. Je mettais en scène ma déclaration. J’imaginais l’endroit et les arguments qui pourraient le convaincre. Je cherchais comment aborder ses souvenirs et faire des siens et des miens la même trame constitutive de nos deux vies. J’imaginais l’amorce d’une conversation: “Quels souvenirs as-tu de mes séjours à Woodside?” Mais aussitôt je craignais que son silence me renvoie à l’insignifiance de liens que je pensais réels. Alors, je perdais espoir entre les quatre murs de ma chambre de pensionnaire.

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Henriette Browne, Young girl at her desk with birds

Mes années de pensionnat se succédaient gentiment. Je passais l’été chez mes parents. Au grand dam de ma mère je déclinais irrémédiablement leurs propositions de voyages.
“Mais qu’y a-t’il de si passionnant chez Phillis? disait-elle en bouclant ses bagages.” Puis, légère comme un nuage, Lizzy s’aventurait ailleurs.
Je ne concevais pas l’éloignement. J’entretenais des espérances enivrantes et tourmentées. J’attendais, j’espérais. Comment avoir l’impertinence d’aller parcourir l’Inde ou la Chine, fussent-elles couvertes de merveilles quand je n’avais pas la moindre envie de sortir du domaine de Phillis de peur de manquer la visite de Phil. Je tenais compagnie à Phillis, j’entretenais la bonne mine de ses fleurs et de ses pieds de vigne. Bref, je me rendais indispensable en attendant patiemment Phil. Un peu comme une carte postale, nos rencontres accidentelles lui rappelaient ma présence à son bon souvenir. Il était presque enjoué à chaque fois qu’il me donnait un peu de son temps et c’était avec l’obligeance élégante des seigneurs qu’il me saluait. Avec une gaieté en demi-ton je dévisageais son beau visage châtain. Mon regard repassait comme un pinceau invisible l’arc dru de ses sourcils, l’amande brune de ses yeux, la pulpe bombée de ses lèvres et les lignes anguleuses de ses pommettes. Je retrouvais ses gestes, son menton qui prenait appui sur ses mains en prière, le timbre mélancolique de sa voix, ses mots favoris. Je savais tout de lui. Il y avait tout mon amour dans cette contemplation des recoins intimes de tout son être. Comment pouvait-il ignorer ma force d’aimer et lui accorder si peu de miséricorde? Jamais, il ne me demandait si je me souvenais de nos autrefois bleus tendres. Ce jour-là, une fois de plus, dans son au revoir il invoqua seulement le hasard en présage d’une entrevue future. Une autre fois ou jamais, c’était tout; alors que moi je demandais sa vie à l’infini. Je voulais une vie, il ne me proposait qu’une minute infime. Il me laissait seule face à mes lendemains en friche.

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Auguste Serruse, Rendez-vous

De retour au pensionnat, je retrouvais espoir à travers les lettres de Phillis. Je les attendais avec impatience. Elle se moquait avec tendresse des travers de ses proches. La pertinence de ses mots décrivait la cocasserie des petits riens de tous les jours. Je riais en la lisant et regrettais d’être si loin mais je me consolais car le ton de ses lettres donnait le bon “la” à toute situation. Nous entretenions une correspondance plaisante.

Phillis ajouta un jour dans un post-scriptum.
“Au fait, ma chère petite Anna, j’ai vraiment fini par prendre ton ennui en pitié. J’ai parlé de toi à ma cousine Suzanne. Elle organise une soirée pour les 18 ans de sa fille Elinor le mois prochain. Elle t’a ajoutée sur la liste des invités. Tu devrais recevoir un carton bientôt. En plus tu y verras Phil. Ça te rappellera de bons souvenirs. Et puis surtout, tu n’oublieras pas de me raconter. Suzanne vous mignote une soirée bien féérique. C’est une sans-pareille, je te le dis.”

Cette nouvelle m’emplit de bonheur. Enfin, mes espoirs de revoir Phil n’étaient pas restés vains. Ma mère m’avait donné le choix de quelques pensionnats. Pour des raisons logistiques j’avais choisi celui qui me rapprochait de Phil. Cette soirée me dédommagea de mes attentes.

Quelques jours plus tard je reçus enfin le fameux bristol:

                    Madame James O’Leary serait heureuse de vous recevoir
pour célébrer l’anniversaire d’Elinor.

À suivre…

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