Chapitre 16: le sentiment préemptif

Notre différence d’âge était un embarras temporaire mais menaçant. Mais moi, perspicace et décidée à lui faire accepter l’attente, je faisais de son impatience une épreuve bienfaitrice. Je mettais en scène des situations qu’il prenait pour des hasards. Je forçais les rencontres pour fortifier nos liens, je manipulais avec habileté ce qu’il pensait être sa libre volonté. J’ai le souvenir d’une après-midi de décembre quand la Californie frissonne en léger pull de maille. Comme la douceur estivale n’est jamais loin, San Francisco fabrique un peu d’hiver sur la grande place de Union Square: un sapin géant, une patinoire artificielle, des vitrines blanches.

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Vitrine de Noël 2014, bijoutier Shreve, San Francisco

Ce déguisement nordique ferait presque mentir les thermomètres! J’avais surpris Phil au téléphone fixer l’heure et le jour d’un rendez-vous à la patinoire avec Maddie, son amie du moment. Je m’y étais donc rendue, seule et décidée à transformer son charmant tête-à-tête en scène de ménage.

Je le vis de loin, il était assis sur un des bancs de Union Square, un bras allongé sur le dossier, l’autre occupé à fumer, les jambes croisées, un regard d’oisif et ses patins délacés à côté de lui. Sa beauté resplendissait dans la lumière mate de l’hiver.

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Les sourcils noirs comme dramatisés par un trait de fusain, les pommettes et la bouche fraîches adoucis de rose, il ressemblait à une miniature sur ivoire. Je m’approchais de lui en me répétant son nom en silence, Philip, deux syllabes seulement: l’une est douce comme ma main sur le dos d’un chat, l’autre légère disparait à peine prononcée. Serein, il tournait la tête de temps en temps, pour surveiller l’arrivée de Maddie. Mais elle serait à l’heure et nous étions en avance! Une fois près de lui, sur le ton de la surprise, je m’exclamai, “Phil, quelle coïncidence!” Je trouvais mon audace comique, et puis qui pourrait prendre cette cordialité franche pour une ruse préméditée? Il leva la tête en faisant rouler entre ses doigts ce qui restait de sa cigarette. La petite bague dorée du filtre luisait dans la grisaille. Étonné il m’adressa un sourire plat, et me salua poliment. La courtoisie froide de Phil ne me décourageait pas, je gardais mon allant et mon obstination à ignorer son embarras. Je n’attendais pas Maddie; lui, oui. Ma présence le déçut, l’absence de Maddie me réjouissait. Mais je savais que les codes de bienséance inculqués par Phillis me serviraient de bouclier et qu’il aurait la délicatesse de transformer mon intrusion en invitation. Je le persuadai de commencer nos glissades sans Maddie. Avait-il besoin de l’escorter dans les vestiaires? Elle saurait bien le retrouver.

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Lancret, les patineurs

Phil patinait près de moi d’une force légère, d’un tracé lisse, interrompant notre silence par quelques brèves questions, modérant sa cadence pour se mettre à la mienne. J’avais le pas hésitant. Mes lames émoussées n’amortissaient aucune des imperfections de la glace médiocre. Comme l’émotion me secouait de petits tremblements, j’accusai la fraîcheur de la glace. D’un geste rond il me rapprocha de lui et mit son bras autour de ma taille comme à une amie privilégiée. Comme dans un bienheureux anéantissement, tout mon être se perdit dans cette proximité chaude et musquée. Je n’osais lever les yeux sur lui car je l’aurais dévisagé avec une intimité presque indécente. Je fixai donc la chorégraphie simpliste et binaire de mes pas et repris notre conversation insignifiante sur le rythme déconstruit d’une valse. J’espérais bien plus que la monotonie de phrases idiomatiques. J’attendais des mots inédits et exclusifs qui en ressuscitant notre passé le feraient ressembler à un secret. Cependant, Phil restait évasif. Cette journée aurait pourtant dû lui en rappeler une autre. Je finis par lui demander:
“Tu te souviens de nos glissades sur ce lac gelé près de Tahoe?”
Phil fronça les sourcils comme pour mieux visionner la scène.
“Glissades et dérapages en après-ski. On avait découvert le lac gelé en faisant une ballade.
– Quel chahut
– Quels gadins! Tu veux dire. Et dire que tu faisais des histoires parce que soit-disant la surface allait se fissurer, ajouta-t-il d’un ton badin.
– C’est toi qui m’y avais mise de force.”
Il m’observa du coin de l’œil et répéta pensif:
“Oui c’est moi, ou peut-être pas. Je ne me souviens plus très bien. Mais en tout cas je t’ai tirée de là vite fait bien fait. La glace cédait sous notre poids.”
Par pudeur, ni lui ni moi n’avons précisé qu’il m’avait portée dans ses bras et donné la main pour assurer mon équilibre comme aujourd’hui. Il s’enferma dans le silence et moi toujours blottie contre lui. J’oubliais le temps, j’oubliais la morsure féroce de l’attente, j’oubliais Maddie.

Bientôt, dans cet espace clos où l’hiver n’en avait que l’allure, Maddie nous rejoignit. Elle agita une main enjouée en direction de Phil et je la vis ternir en même temps qu’elle prit conscience de ma présence. Le regard décoloré, elle s’approcha de nous. Phil fit les présentations. Elle accepta ma participation avec une bonne humeur factice tandis qu’imperturbable, je gardai mon agaçante candeur.

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Victorian illustrations

Nous échangeâmes un bref regard où elle décela la matoiserie de ma féminité déjà bien affûtée. Harcelée par mon agressivité passive et assiégée par le dépit, je devinai ses efforts pour repousser sa fragilité de femme désarmée. Sa seule ressource fut une colère silencieuse pour contenir son âpreté face au flegme de Phil. Elle lut dans la sérénité de Phil sa complicité à mon stratagème, elle ressentit son exclusion comme une brûlure et elle y vit une préférence qui la rendit irritable et maussade. Je me dis avec l’air faussement chagrin de celle qui mène rondement ses affaires “Tiens elle s’enlaidit, tant pis pour elle. Quel manche!” Et moi, je continuai à distribuer les rôles en me jouant de la parfaite ignorance de Phil: le dupe, la seconde et la noiseuse.

Enfin, d’une glissade rapide et lisse, je me séparai du trio que nous avions formé. Soulagée Maddie retrouva son aplomb et sa gaieté. Bras-dessus bras-dessous, ils patinaient de concert. Elle devenait volubile et se perdait dans ses œillades tendres. Elle retrouvait enfin la hardiesse de l’élue. Tous deux m’avaient barrée de leur horizon borné de petit couple. “Bon débarras! devaient-ils penser.” Mais ce qui ressemblait peut-être à mon départ n’était qu’une trêve. Devant eux, je trébuchai en simulant une chute.
“Quelle diablesse!” avait murmuré Maddie, une rage retenue dans la voix et l’iris gris assombri par mon effronterie. Phil accourut pour me porter secours.

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Frederick Karmmerer

En même temps qu’il me tendit la main pour m’aider à me relever, il me regarda avec une complicité tendre; ce fut notre première connivence. J’aurais aimé le serrer dans mes bras mais je n’osai pas. Je le regardais. Tout mon être débordait pour lui d’un sentiment fougueux. Je lui effleurai l’épaule. Phil tourna le visage par peur d’être remercié avec trop d’effusion, fuyant, souriant de son sourire trouble. Je pensais: “Quand oserai-je lui dire? Quand trouverai-je le courage de me livrer complètement?”
Et je conclus ce jour avec l’amère victoire d’avoir seulement évincé une rivale et de m’être dérobée une fois de plus devant le risque d’un aveu.

Et j’avais le cœur en cage..

 

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