Deuxième partie: Anna ou le sentiment préemptif. Chapitre 16: le sentiment préemptif

Phil était mon droit! Notre première rencontre ne se datait pas, ne se célébrait pas, car depuis l’enfance notre vie était liée. Phil n’était pas juste un heureux souvenir ou le simple compagnon des chasses aux papillons sur les coteaux ensoleillés de Woodside. Je n’avais pas de lui une collection de souvenirs limités dont je me souvenais comme on feuillette des cartes postales rangées dans une boîte en fer blanc avec une nostalgie chérie. Ce n’était pas l’image naïve du paradis perdu qui consolait d’un présent décevant. Il était une continuité constitutive de ce que j’étais, de ce que je suis et de ce que je serai.

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J.D de Heem

J’appris Phil par cœur au rythme des week-ends, des vacances, des étés, et de tous ces interludes que je passais chez lui dans le domaine de Woodside. Je ne me souvenais pas vraiment du moment crucial que l’on marquerait d’une croix dans une chronologie intime, et où l’on se dirait “Ah! c’est à ce moment-là que j’ai eu le cœur à la bouche et que je suis tombée amoureuse!” Il y a d’abord eu une entente spontanée puisée dans les émotions partagées de nos jeux. Je me souviens d’un soir où nous avions patiemment attendu que la journée lumineuse de printemps ferme les yeux. Apaisée du soleil rêche nous l’avions épargnée des feux des lustres du manoir. Nous avions, pour jouer à cache-cache, choisi les coins les plus sombres: couloirs, corridors, paliers, tous ces lieux qui faisaient l’économie d’une percée sur le jardin.

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Jean Verhas, jeu de cache-cache

Les ombres glissaient dans le noir. Phil me prit la main et me chuchota: “Viens, cherchons les autres.” J’étais contrariée car je voulais chercher seule, mais je sentis sa main tremblante. Je devinai alors sa peur et la voix étranglée dans une étreinte de joie je lui murmurai: “Merci, c’est très noir, je n’osais pas bouger.” Il me rendit un petit coup de coude et avec une voix de cador reconquise il ajouta dans un phrasé presque militaire: “J’ai la situation sous contrôle.” Ce pastiche d’homme intrépide me fit sourire. Ce fut mon premier mensonge, ce fut le sien aussi. Je gardai comme un petit trophée ma main plus jeune que la sienne dans cet enlacement et je m’abandonnais dans cette dépendance si douce. Longtemps, j’eus pour ce geste une gratitude mystérieuse, comme s’il avait scellé le pacte intime de notre attachement.

Pourtant, il arrivait que je me perde dans le labyrinthe des souvenirs d’enfance à la fois éternels et fugaces, heureux et douloureux. Étais-ce moi qui leur donnais une signification démesurée? Ma conscience d’adulte tournait et retournait des situations qui n’étaient peut-être qu’illusions. Quelle interprétation donner à nos jeux? Il m’arrivait de douter de notre entente exclusive. Je frémissais d’avoir bâti seule cette légende, d’avoir été la seule qui aurait donné la réplique à un être imaginaire habité de mes rêves et de mes délires. Mais ce n’était que des doutes et ma part de certitude continuait de chatoyer dans cette instabilité.

Pendant mes séjours je l’observais, le dévisageais, l’espionnais, le cernais, le devinais, anticipais ses réponses, ses réactions, disséquais ses attitudes. Quand oppressée par son absence et qu’il ne me restait plus qu’à reconstituer sa présence irréelle, je me le racontais en le singeant et en imitant ses intonations. J’avais le sentiment grisant de retrouver un compagnon tangible à mes côtés. Je le traquais, j’étais chasseresse et il était déjà ce bel animal presque dépecé de ses secrets.

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Willem Von Honthorst, Henriette Von Nassau

Aux aguets d’un échappatoire, il allait dans les jupes de Phillis se plaindre que je le “suivais partout”. Phillis, lisant négligemment l’article du dernier paysagiste en vogue dans un magazine de luxe et irritée d’être dérangée, répondait vaguement des vérités toutes faites: “Tu es comme son grand frère.” “Sois patient.” “Ignore la et elle se lassera.” Phillis qui avait compris mon attirance l’avait pourtant mal évaluée en la confinant à une phase transitoire de mon enfance. “En grandissant ça lui passera” l’avais-je entendu dire à Lizzy. Elles avaient trouvé mon péché mignon adorable, avaient égrainé un joli rire frivole et parlé de leur petite tailleuse chinoise aux doigts d’or. La belle illusion! La belle imprudence!

Au fil du temps j’apprenais à explorer de nouvelles émotions car ma première sympathie changeait de visage. Ma tendre camaraderie s’acharnait et gagnait en assurance. J’entretenais sans nostalgie l’éloignement de ces liens simplement fraternels, car les élans de mon cœur s’étaient échappés de ce domaine d’application trop étroit. Je continuais à regarder vivre Phil avec cette fois une sorte de contemplation calculatrice et presque machiavélique. Je voulais le comprendre pour mieux l’assiéger. Je décortiquais ses goûts, ses désirs, son langage; je désarticulais son être tout entier. Je cherchais dans le hasard de ses regards, ou de ses paroles, les signes prophétiques de la réciprocité. Parfois, je surprenais un sourire ambigu ou alors il commençait une conversation maladroitement comme pour se débarrasser d’un lourd silence. Je me disais: “C’est sa timidité qui le rend gauche. Il n’ose pas me parler avec franchise. Il a peur d’être ridicule, au cas où je le repousse.” Ces petits riens étaient pour moi un bonheur. Je voyais l’heureux prélude de ce qui serait nous. Je me perdais dans ce vagabondage complaisant parce que j’espérais tant nous tracer une voie sûre pour nous rassembler. Je convoquais mes fausses convictions pour me consoler de ses déclarations retardataires.

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william Etty Yorag, Le Portrait de Mademoiselle Etty

Parfois inquiète je constatais avec dépit sa désaffection stagnante. Dans le déni, je m’empressais d’oublier ce doute passager. J’apprenais à me mentir et à faire de mes illusions une certitude. Phil finirait par comprendre son propre cœur. Il a besoin de temps pour démêler sa confusion. Au fond, je vivais à côté de mes illusions qui étaient aussi dociles qu’un chiot. Notre futur serait doux et la vie serait une merveille. Quel confort. Maîtresse de ma vie et de la sienne, l’entêtement de me errances m’emportait avec bonheur dans un galvaudage sentimental.

 

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