Chapitre 15: Jeu de patience

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Je me souvins des mots du Dr Peregrine Plenderleath: “Il faut dire que quand on vit dans un petit village comme Steventon, au dix-huitième siècle, il ne reste plus qu’à rêver d’un Darcy pour ne pas se tirer une balle!” Alors l’adresse de la mystérieuse Ash Wantage me revint en mémoire: phdrII522@steventon.org. Steventon! C’était dans ce petit village humble de la campagne anglaise que Miss Jane Austen imagina l’archétype du mari idéal, l’inénarrable monsieur Darcy!

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Beau, courtois, riche, cloué par l’admiration permanente de sa Belle, cet homme à la plastique virile n’était autre que l’incarnation de l’idéal masculin. La très romantique Jane Austen dégarnit le conte de la Belle au bois dormant de tous les accessoires féériques. Plus de fées, plus de sorcières ni de baguettes magiques! Elle donna à son héros désormais devenu un simple mortel, les meilleures dispositions psychologiques. Monsieur Darcy pouvait fâcher sa princesse parfois, mais il reconnaissait ses torts, s’amendait et se rachetait à chaque fois. Monsieur Darcy disait oui à tout, monsieur Darcy ne contrariait jamais. Monsieur Darcy et Elizabeth Bennet deux termes génériques de l’amour comme il devrait être! La très charmante Jane Austen n’oublia pas d’inclure quelques éléments pratiques dans la composition de ce mari idéal. Car les nobles sentiments ne l’étaient vraiment qu’assortis d’un blason! Elle parachuta donc son prince dans un château Régence bien ancré dans son temps et parfaitement prosaïque malgré un esthétisme ravissant. Un bois, des fermes et des pâturages aux revenus consistants garantissaient l’investissement sentimental de tous besoins matériels tandis qu’une garde robe dernière mode complétait joyeusement le patrimoine matrimonial! Bienséance et richesse font le meilleur ménage!

Je vivais depuis assez longtemps aux États-Unis pour avoir fini par comprendre ce que les Américaines entendaient par l’homme idéal, “the right man” comme elles disaient. Elles avaient retenu du séduisant portrait de monsieur Darcy l’escarcelle dodue et l’image d’un homme poli par l’amour. Elles avaient cependant oublié la probité de Miss Bennet qui déclina la première demande en mariage de Monsieur Darcy au motif qu’il était un homme orgueilleux, hautain et plein de préjudices à l’encontre de sa famille. Elles avaient oublié que sa rectitude faisait d’elle une aventurière du sentiment amoureux. La perspicace Jane respecta donc la grammaire structurelle des contes. Elle n’oublia pas l’épreuve, afin que ses protagonistes gagnent leur “happy end”. Cette adversité était une aubaine pour Darcy et Miss Bennet, car chacun trouva finalement dans la générosité de son cœur le dépassement de soi… Leur orgueil n’eut plus que la tenue d’un pétale de coquelicot flétri!
Le docteur Peregrine Plenderleath m’avait aidée à élucider la dernière énigme de l’adresse du courriel de l’inconnue. Phil était donc le Darcy d’une jeune femme. En reconstituant le profil d’un Darcy Californien du vingt-et-unième siècle, je trouvais que cet honneur ne manquait pas de cocasserie.

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Edwin Georgi

Les vignes de Phillis et son manoir devaient faire office de Pemberley. Le titre d’architecte de Phil, celui de hobereau et ses honoraires une rente confortable. L’adresse racontait donc l’introduction d’une histoire en attente d’une conclusion heureuse: il était une fois, une très jeune fille qui s’éprit follement de Phil. Mais Phil n’eut jamais ce regard de l’ami particulier dans lequel les préférences singulières se déchiffrent. Le temps n’affaiblit rien mais il fortifia les sentiments de la demoiselle et son Monsieur Darcy échappa à ses desseins. Alors, en l’absence d’inclination mutuelle elle décida de forcer la volonté de Phil pour faire aboutir ses propres espérances. Pythonisse dans son premier message, poète ensuite, et maintenant? Le rêve avait-il abouti?

Je papillonnais, l’esprit occupé par mon énigme inachevée. Il devait bien y avoir un indice, une preuve, une parole entendue ici ou là, quelque chose qui pourrait m’aider à résoudre cette énigme. Plume sauta sous son arcade, prit sa place de petite sentinelle à côté du Taj-Mahal et me fixa impassible avec ce regard calme de mage aux intuitions justes. Le Taj placé juste à côté de Plume me regardait. Il résonnait d’un étrange mutisme complice de mes attentes. Je m’en saisis. Les doutes que j’avais eus après ma conversation avec ma belle-mère allaient se transformer en certitude. Je m’attardais sur le dôme. Les gravures fines illuminées par l’émail opalescent étaient les mêmes que la petite horloge de Phillis, la technique du vitrail au-dessus de la porte était très proche de sa coupe en “smalta Clara”. Je me souvins des paroles de Phillis “Mark s’est chargé lui-même de lui transmettre le savoir-faire de la maison, notamment la technique de gravure sur métal et le “smalta clara”. Je n’étais pas une spécialiste en technique de joaillerie. Je me précipitai sur mon ordinateur pour vérifier la définition précise de smalta clara. La huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française précisait qu’il s’agissait d’un émaillage délicat qui ressemblait au vitrail. L’art nouveau particulièrement friand de ce procédé le remit en vogue”. Quant aux gravures sur métal il s’agissait d’un guillochis. Le guillochis est “un ornement composé de lignes, de traits ondés qui s’entrelacent ou se croisent avec symétrie.” Internet me fournit d’autres informations qui précisaient que le guillochis était utilisé comme élément décoratif en joaillerie et généralement recouvert d’un émail transparent. Il suffisait de tresser les remarques de Phillis et de John de “Beauty of this World” pour retrouver une seule et même personne.

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Jhon Singer Sargent, Catherine Vlasto

La descendance de Mark Dalzel n’était pas masculine comme je l’avais présumé, mais bien féminine. Mark Dalzel avait eu une fille à qui il avait transmis la maîtrise de deux savoir-faire délicats qui singularisaient la renommée de la maison Dalzel. Elle avait probablement été le maître-d’œuvre du projet “ligne joaillerie” de “Beauty of this World.” John m’avait bien dit que la compagnie faisait appel à des contractuels. Mademoiselle Dalzel avait appliqué les techniques qui faisaient la signature de la maison. Trop luxueuse et coûteuse, l’exécution du premier modèle était restée qu’un linéament sans lendemain. Avait-elle fait de Phil son coursier attitré pour aller chercher la miniature dans les ateliers indiens? Et par un jeu subtil de présent offert et repassé me serais-je trouvée en possession d’un cadeau de seconde main? Il fallait bien donner une justification à l’existence de cet objet et mes goûts pour les bibelots sophistiqués étaient pour Phil un alibi parfait. L’avait-elle juste reçu par la poste puis offert à Phil et ce voyage aurait été l’occasion parfaite pour faire de cet objet un cadeau personnalisé? Sylvie avait eu raison de se méfier de ce cadeau princier.

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