Chapitre 14: Bienvenue Mister Darcy

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Caillebotte, Régates à Argenteuil

Merveille! l’embarcation Caillebotte était enfin arrivée à San Francisco. Chuck tout excité était allé superviser le déchargement avec Pénélope. Cette surveillance fut surtout pour lui une façon tendre de l’accueillir. L’arrivage confirmait la participation du Dolphin Club à la régate. Nous fûmes donc invitées par le “Dodo Club” à la soirée de lancement.

Ce soir-là Sylvie vint me chercher. Sylvie était resplendissante. Visiblement, les séances de jogging au parc lui avaient fait le plus grand bien! Je saluai l’effet Esteban, félicitai Sylvie pour son élégance et nous nous mîmes en route pour le Fairmont.

Le Dodo Club adorait se faire dorloter dans les Salons de l’hôtel Fairmont. Le grand tremblement de terre de 1906 ne fut pour lui qu’une indélicatesse de la nature. Le Dodo Club voyait dans cette obstination de la pérennité un reflet de la sienne.

Chuck, heureux de nous voir, nous accueillit chaleureusement. Sylvie repéra tout de suite le buffet des petits fours aux faux airs de pierres fine. Elle abrégea donc les salutations, remercia ses séances de jogging et alla sans mauvaise conscience faire honneur au pâtissier. Chuck, détendu, causait de-ci de-là. Quant à moi, je me promenais de salon en salon en saisissant des bribes de conversations.
Alors que je me dirigeais vers le salon où la Légion d’Honneur avait exposé les photos des tableaux de la future exposition, Sylvie me tapota l’épaule en me chuchotant toute empressée le nom de Charles Linley. Je me retournai surprise “Quoi Charles Linley?” Elle ajouta agitée “il est là, regarde sur ta gauche, c’est lui! J’ai lu son nom sur son étiquette!” Que Charles Linley fasse partie de la clique de Dodo ne m’étonnait guère. Il avait le charme désuet de ses adeptes: la moustache fine et soignée, la silhouette élancée, le smoking noir-anthracite ajusté et repassé avec un soin de lingère victorienne. Nous avions, c’est certain, quelques petites choses à éclaircir. Il était seul, ça tombait bien. Une flûte de Champagne à la main il détaillait “La Seine à Argenteuil” de Claude Monet. Je m’approchai, m’alignai à son épaule et commentai sans le regarder:
“Monet peignait d’abord des plaques de couleurs qui correspondaient aux principales couleurs de la scène naturelle. Puis il affinait les nuances en apposant ses fameuses petites touches.”

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Jean Beraud, Aparisian bal
Son iris noir s’obstina à étudier le tableau, ses lèvres fines ébauchèrent un sourire malicieux, puis il ajouta d’une voix amusée:
“Hum…deux plaques bleues peut-être, une verte et une tâche blanche.”
Il se tourna et se présenta en me tendant une main ferme. Le voilà donc, ce Charles
Linley que j’avais cherché dans les pages jaunes et sur Internet. Evidemment, sa coquetterie lui faisait fuir les réseaux sociaux dont il n’avait que faire car ceux qui le connaissaient savaient bien où le trouver. Charles Linley n’était plus si jeune. Il n’était probablement pas le mari de notre inconnue. Alors qui? son père? un oncle? un ami? Je retournai à la case départ. Sylvie nous rejoignit une assiette de petits
fours à la main qu’elle partagea avec nous.
“Ah les mignardises de la maison Lumsdeine! On n’y résiste pas, dit Charles Linley en
même temps qu’il prit un chou.
– Voilà une découverte que je vais transformer en habitude, si vous connaissez d’autres bonnes adresses gourmandes je suis preneuse, rajouta Sylvie.”
Sans le savoir, Sylvie donna l’occasion à Charles Linley d’apporter quelques précisions à nos questions et son petit laïus devint à son insu une révélation. Charles Linley connaissait parfaitement bien tous les commerces de bouche de la baie car il était le respecté propriétaire de “Tadish Grill.” L’habile Sylvie savait faire parler ses interlocuteurs. Dans un jeu de questions-réponses qui ne menaient nulle part, elle s’inquiéta naïvement de la somme de travail de la gestion d’un tel établissement.
“Vous êtes adorable de vous faire du souci mais tout est informatisé. Les registres de comptabilité ont disparu, idem pour la réservation. Je peux donc facilement faire des mises à jour tranquillement de chez moi!
– Ben heureusement! s’apitoya Sylvie avec l’air soulagé, quand même!”
Personne ne résiste à Sylvie et son empathie si touchante. Elle lui aurait presque apporté une camomille à ce brave Sir Linley! Elle poursuivit son investigation qui ressemblait plus au suivi d’une infirmière que d’une discussion de salon. Il ajouta comme pour rassurer Sylvie:
“La fille d’un ami installée temporairement chez moi me donne des petits coups de main. Elle a une grande expérience familiale en la matière. Puis il ajouta un peu pensif, avant qu’elle ne s’installe définitivement autre part, ce qui ne devrait plus tarder.”
Sylvie saisit l’occasion pour lui glisser que bon nombre de ses anciens élèves déjà diplômés de l’université, et très recommandables, cherchaient du travail ou des stages, et qu’elle serait vraiment heureuse de pouvoir rendre service aux intérêts de chacun. Charles Linley la remercia et lui promit qu’il penserait à sa proposition en temps utile, mais il resta très évasif quant à la date du départ de la Belle. Puis il changea de sujet soucieux de nous épargner une conversation fastidieuse. Toutefois, notre charmante coterie s’arrêta là. Charles Linley aperçut une vielle connaissance et alla retrouver son gang de cols cassés. Sylvie me glissa à l’oreille: “on aura au moins appris ce soir que la jeune femme blonde n’est ni sa femme ni sa fille.
– Mais, la fille d’un de ses amis…
– …qui en plus se fait passer pour une personne généreuse et serviable.
– Je sais, c’est un comble! En tous cas, c’est certainement elle qui a fait coïncider son déjeuner avec Phil et la visite d’Adeline.
Linley a aussi rajouté que…”
La phrase de Sylvie resta en suspens. Elle se fit alpaguer par Pénélope qui lui conta l’extraordinaire histoire d’une Public Relations Girl qui fit venir de France le voilier Caillebotte.
Je continuai ma visite et m’arrêta devant “les Canotiers à Chatou” de Renoir. Une fois de plus je me laissais happer par la fraîcheur fluviale. Une voix masculine me souffla:
“Je crois que je lis dans vos pensées. Vous aimeriez bien y être n’est-ce pas?”
Je me tournai juste assez pour deviner le profil de mon interlocuteur. Il portait un costume gris bien ajusté. Corpulent, grand, le cou puissant et les cheveux ondulés, cet homme occupait l’espace. Je continuai la discussion:
“Voilà! exactement, dis-je en souriant, je m’imagine à la place de la dame en rouge. Avouez qu’elle a une tournure irrésistible. Ce geste si féminin pour relever sa jupe, ces hommes aux petits soins. On se croirait dans un monde parfait.
Il croisa les bras et ajouta d’une assurance docte:
“L’art ou l’échappée belle. Classique!
– Effectivement, rien d’original que de vouloir se projeter dans un décor idyllique.
– Mais, je ne me suis pas encore présenté: Dr Peregrine Plenderleath, membre du Club du Dodo.”
Je me présentai à mon tour et Dr Peregrine Plenderleath inspiré par Renoir, me raconta la vie rêvée de ses patients. Il me parla de ceux qui ont pour mentor des héros de romans pour changer ou embellir une réalité un peu grise.
“C’est un domaine qui me passionne car mes patients sont surtout des sujets qui veulent réaliser le destin d’une œuvre littéraire. C’est curieux comme ils s’attachent à un personnage, l’incarnent et petit à petit cherchent à le faire advenir. C’est un peu comme un œilleton sur des options inexplorées.
Peregrine Plenderleath avait les yeux fixés sur le tableau en même temps qu’il me parlait. Parfois, il tournait vaguement la tête sans détacher son regard de la femme en rouge et des trois canotiers. Puis il continua un peu comme s’il se parlait à lui-même.
“Ce sont des destins abstraits que mes patients enfilent comme des vêtements. C’est une sécurité car ils en connaissent le dénouement et suivent les instructions comme s’ils lisaient un mode d’emploi. Mais c’est aussi une souffrance car la vie réelle n’est pas la représentation théâtrale d’un roman, et le roman pas la répétition d’une réalité. La vie est un concours de volontés, de destins auxquels il faut de heurter. Mais mes patients ne considèrent pas cette altérité. Récemment, une patiente m’a dit qu’elle devait arriver à ses fins car l’étude pointue de son héroïne de référence l’a menée à envisager et à résoudre des situations problématiques laissées de côté par l’auteur. C’est un cas fascinant. Elle s’est même substituée à l’écrivain. Il faut dire que le monde livresque est une extension généreuse de sa vie rétrécie qui lui offre une combinaison illimitée de choix du possible. Evidemment, je vous parle des cas extrêmes, mais nous sommes tous concernés, influencés par ces personnages qui n’ont d’âme que des mots. Robinson l’aventurier, Huckleberry l’homme libre, Darcy l’époux idéal. Ah Darcy! Combien avons-nous en Amérique d’Elizabeth Bennet en quête de vouloir l’être ou frustrées de ne pouvoir l’être?

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Jane Austen’s book image

Regardez toute la littérature et la filmographie qui font allusion à ce seul personnage! Voilà comment les rêveries d’une seule talentueuse jeune fille écrivain, Jane Austen, a réussi à contaminer les autres. Il faut dire que quand on vit dans un petit village comme Steventon au Dix-huitième siècle, il ne reste plus qu’à rêver pour ne pas se tirer une balle!
Nous échangeâmes quelques banalités d’usage et nous nous séparâmes. La soirée s’acheva entre un petit discours de bienvenue adressé à chaque club, un toast pour que le meilleur gagne, et les dernières félicitations. Sylvie me déposa à la maison. Elle était ravie de sa soirée et promit d’aller courir samedi et dimanche pour distiller les calories superflues de la crème au beurre.

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