Chapitre 13: Un nouvel horizon

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Claude Monet, Les nymphéas et le pont japonais

Un fois la vendeuse évincée Chuck se mit à l’ouvrage

Comédie en un acte
Le chaland travesti

(Ce titre inspiré de Marivaux est de Chuck parce qu’il aime démêler les situations troubles et fâcheuses de façon enjouée.)
(La scène se passe le lendemain de la visite chez le carreleur. Claire passe l’après-midi à se promener dans les allées du jardin japonais du Golden Gate Park.)

Claire:
Bonjour, tu n’as pas eu trop de mal pour te garer?

Chuck: (amusé)
Tu me prends pour un bleu? Je connais toutes les ficelles du métier. Il y a toujours
de la place autour du lac.

Claire
Bon venons en à la substance de notre rendez-vous. Détective Chuck, qu’avez-vous d’intéressant à partager?

Chuck:
Ils sont bien venus à leur rendez-vous.

Claire:
Ils? tu veux dire Phil et elle?

Chuck:
C’est ça. Phil et la blonde.

Claire:
Hum…D’après les dernières déductions de Sylvie, la prophétie aurait été exaucée.

Chuck:
Les camélias blancs ou la vérité! Sylvie m’a mis au courant des derniers événements. Si tu veux mon interprétation, rien n’est moins sûr. Evidemment Sylvie a réponse à tout avec ses citations dans le mille, mais les camélias blancs signifient aussi la disponibilité de la courtisane.

Claire:
Evidemment ça brouille les pistes. Finalement, les camélias blancs ne sont jamais
qu’une invitation. Va savoir! Il faut dire qu’aller choisir des carreaux et de la peinture fait
penser à la gentille mise en ménage de deux tourtereaux.

Chuck:
Je sais que tu gamberges. Ajoute à ça la visite chez l’avocat, tu as vite fais de penser au duo: séparation définitive / nouvelle maisonnée.

Claire:
Bon, parle-moi un peu de l’attitude de sa compagne.

Chuck:
Elle affichait de l’assurance. Elle avait des idées précises sur les couleurs, les quantités et le type de carrelage qu’elle désirait. Elle a insisté auprès du vendeur pour prendre contact avec le peintre et obtenir des carreaux de terre cuite de la même teinte que le plafond.

Claire:
Quelle couleur?

Chuck:
Rose tendre.

Claire:
Hum… Un choix féminin. Ce n’est pas Phil qui voudrait un pastel rose. Quoi d’autre?

Chuck:
Elle était très directive. Elle savait exactement ce qu’elle voulait et semblait maîtriser parfaitement la situation. Apparemment, c’est elle qui décide la décoration. Elle ne posait que des questions très techniques à Phil: nombres de mètres carrés, utilisation des matériaux de construction. En tout cas le projet est clairement défini. À un moment elle a sorti des plans bien roulés dans un étui pour s’assurer qu’ils n’avaient rien oublié. Tous les deux avaient un dialogue d’égal à égal.

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Claire:
Comme un vieux couple quoi!

Chuck:
Si tu veux, ou même deux collègues. En tous cas, il l’écoutait et approuvait ses
suggestions. C’était elle le maître d’œuvre. Elle a aussi commandé des carreaux blancs de faïence ouvragée pour faire des bordures.

Claire:
En quelle quantité?

Chuck:
Je ne sais pas, mais la vendeuse a fait une réflexion comme quoi la quantité était raisonnable et que la maison en avait en stock.

Claire:
Le local du magasin est petit, c’est donc un projet personnel, le magasin n’aurait jamais eu les stocks nécessaires pour satisfaire un des projets professionnels de Phil. Ça confirme donc bien ce que je pensais. Est-ce que tu as entendu la date de livraison et le lieu?

Chuck:
C’est pour février, mais Phil a écrit l’adresse sur le bon de commande. Je n’ai rien pu voir. La vendeuse a juste ajouté qu’il serait facile de garantir l’heure car le
déchargement aurait lieu à San Francisco.

Claire:
Ce n’est pas de très bon augure tout ça…

Chuck:
De toutes façons rien ne nous permet de confirmer que cette femme blonde est celle qui envoie les messages à Phil.

Claire:
Alors c’est qui?

Chuck:
Elle pourrait très bien être une stagiaire, une employée contractuelle, ou même une
cliente.

Claire:
Une cliente qui l’accompagne à Reykjavik ou à Saint-Petersbourg et qui sort des plans d’architecture et de décoration! C’est le contrat du siècle alors. Non, une cliente ça ne colle pas.

Chuck:
Parfaitement, une cliente qui se mêle étroitement de l’élaboration et de la construction de sa résidence.

Claire:
Il y a du vrai. Mais quand même ça ne ressemble pas à Phil.

Chuck:
Cela dit, toujours rien de nouveau au sujet de la visite chez votre avocat?

Claire:
Non. Toujours rien. Phil est très prudent. Il n’écrit rien. Leurs échanges doivent se faire par téléphone. Bon, tu n’as rien à rajouter?

Chuck:
Non. Je pense t’avoir tout dit.

Claire:
Alors abordons un sujet plus léger. Revenons aux flots bleus! Je crois que votre club peut sortir le Champagne. Le Dodo Club va vous compter parmi ses participants.

Chuck:
Tu nous as trouvé une embarcation?

Claire:
J’ai fait un échange de bons procédés. J’ai convaincu mon fidèle ami, le président
de l’association “Nautilus” de prêter Roastbeef à la Légion d’Honneur. Le conservateur de la Légion est aux anges. Il s’était procuré le tableau, il a maintenant obtenu le prêt de l’embarcation grandeur nature.

Chuck:
Qui va couvrir les frais de transport?

Claire:
C’était un vrai travail d’équipe. Pénélope, mon amie, directrice des événements culturels à la Légion, s’est débrouillée pour obtenir une aide financière auprès des associations de bienfaisance de San Francisco. Elles ont accepté de participer aux frais à la condition que la Légion s’engage à vous prêter le bateau pour l’expo puisque vos bénéfices sont destinés à de bonnes œuvres.

Chuck:
Merveille. T’es vraiment une fée. Tous nos marins vont t’adorer. Le Dodo Club organise
un cocktail pour faire connaissance avec les participants. On y sera certainement
invités. Je te donnerai un carton.

Claire:
On se fera une joie de venir avec Sylvie!

Chuck me raccompagna jusqu’à ma voiture. Il me remercia encore pour mon aide et promit de m’envoyer un bristol.

La maison s’engourdissait dans la lumière bleue de la soirée. Ce soir, elle aspirait à son quartier de campagne en s’isolant de l’activité citadine. Elle somnolait heureuse dans le silence. Sans allumer la lumière, je fis le tour de la maison. Comme de connivence avec un salon décoloré dans le clair-obscur, Plume enroulé en escargot sur le divan bleu, leva une paupière molle et dédaigneuse. Son œil outre-mer enregistra ma silhouette. Il bâilla, soupira et se rendormit en me classant: chose insignifiante.

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Henriette Ronner-Knip

Phil aussi obéissait, tout imprégné de cet étrange répit; seule la lueur de son écran d’ordinateur s’opposait à cette sérénité obscure. Je l’observais de dos, attablé à son plan de travail. Ses coudes en petits balanciers rapides et précis rythmaient sa frappe régulière. Je suivais du regard sa silhouette de velours noir équilibrée et longiligne. Sa nuque, une escale rassurante; ses bras, l’assurance de ses gestes confiants; son dos, directif mais qui ne se courbe jamais. Phil avait passé la matinée chez notre carreleur, avait rendu visite à notre avocat et il était là à tapoter sur son clavier avec un calme et une tranquillité virtuose. Je me demandais “mais de quoi est-il fait?”. Phil dut sentir ma présence, il fit disparaître la fenêtre de ses courriels, se retourna, sourit avec tendresse et me prit dans ses bras. Il reposa son front dans ce petit val confortable à la base de mon cou.

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Jon Whitcomb, illustrations

Je sentis ses muscles fondre dans un bercement très doux. Je ne sais s’il faisait semblant de s’abandonner pour mieux dissimuler la gêne du mensonge, ou s’il apaisait un besoin authentique de réconfort; mais je choisis de fermer la porte à la comédie des faux-semblants et de le croire irréprochable.

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