Chapitre 12: Having tea up at the villa (fin)

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Malgré tout je m’étonnai de cette remarque en dissonance avec la vie de Phillis. Qui avait eu assez d’influence pour que s’épanouisse ce nouvel idéal si éloigné de son insouciance? Quel événement avait modifié les prévisions égoïstes de ses lendemains? Pourquoi s’était-elle mise à projeter sa descendance au-delà de Phil? Je me sentis menacée par son indifférence. J’eus le sentiment que d’autres volontés que la mienne rampaient à pas furtifs dans mon voisinage sans que je puisse les localiser. Leur influence invisible œuvrait avec adresse pour faire basculer des affections qui me définissaient jusqu’à présent: la sollicitude dans le regard de Phillis avait déserté son œil azur et la loyauté de Phil n’était qu’un atour d’une belle habitude. S’écrivait dans le secret un nouvel acte dont je n’étais plus l’auteur. Une main habile me déplaçait, me manipulait, et comme un cercle en mouvement libre, le centre de ma scène devenait périphérie… Je devenais spectatrice. Il fallait que je connaisse la raison du changement d’humeur de Phillis, car la fatalité n’existe que pour ceux qui cultivent le mystère de l’inconnu. Je me replaçai donc au centre des événements.

Nous reprîmes le chemin de la maison en marchant l’une à côté de l’autre, silencieuses, l’amble lent et pensif. Le bouquet d’iris bleus que Phillis avait cueilli sur le retour nous fournissait l’excuse d’une conversation intermittente et futile.

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Van Gogh, les iris

Phillis ne cherchait plus mon regard et me répondait par bribes, d’une politesse froide. Je m’arrêtai pour forcer son regard, elle se retourna. Je la toisai et lui demandai de front.
“Drôle de question? Pourquoi Phil et moi devrions-nous être parents?”
Elle me répondit sans hésiter:
“Mais qui va s’occuper du domaine, après Phil?”
Voilà ce qui dorénavant inquiétait Phillis! La transmission de son patrimoine à ses petits-neveux, héritiers indirects, n’était plus pour elle une solution satisfaisante, mais une spoliation. Phillis me désigna tout de go responsable de la déviation de sa succession et donc de ses maux.
Alors je retrouvai ma bonne humeur, l’art d’en user, et le vocabulaire qui lui sied. Je la pris par le bras et l’air câlin j’ajoutai en approuvant ses premières décisions testamentaires:
“Ne faites pas grise mine. Vous avez des neveux. Les enfants de Max, comme vous l’aviez suggéré, seraient un choix avisé. Ils vous rendent déjà visite en amis loyaux et en conseillers agricoles. Non seulement ils sauront parfaitement mettre en valeur votre vigne mais aussi bichonner votre maison. Il seront fiers de le faire pour votre souvenir glorieux.

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Boutibonne, promenage au parc

– Vous en êtes si sûre? glissa-t-elle avec suspicion.
– Certaine! Les enfants de Phil auraient été convertis à l’architecture ou je ne sais quel autre art. Pour le salut de cette terre, Max est un meilleur placement. Vous serez à jamais la tante riche et adorée qui fit leur fortune. Vous avez le beau rôle pour la postérité. Et je rajoutai avec un ton espiègle:
– Et puis, arrêtez de faire cette petite moue! vous allez avoir des rides! Chassez ce front nuageux et retrouvez votre pétulance. Je vous croirais presque souffrante.”
Comme elle changea vite d’humeur! En quelques secondes elle perdit toute son amertume et son pathétique de circonstance. Elle garda mon bras blotti contre le sien et me serra la main dans une paume amie qui cherchait la réconciliation. Je tournai vers l’inquiète Phillis un sourire de dame de compagnie, rassurant et chaleureux. Son inconstance heureuse réinvestit son cœur chagrin et Phillis redevint Phillis: des paroles sémillantes, des mains qui voltigent, le menton qui montre du doigt les fleurs, le regard fardé qui capture, le rire presque masculin, son exubérance tout court.
Quant à moi, je trouvais que l’emportement de Phillis ne manquait pas d’intérêt. Elle, une presque chat dans l’approche de ses congénères, précautionneuse et hésitante. Le hasard des mots, jamais; le calcul des implications de ses paroles, toujours; les artifices de la langue pour adoucir sans mentir, à chaque fois. Elle, pour une fois, s’était délestée de ses conventions d’Américaine sociale et prenait le parti de se trahir dans une confidence aux allures guerrières. Pourquoi ce changement?

Comédie en un acte
Une ou deux choses sans importance

(Le titre est de Claire qui adore prendre le thé en parlant de petits riens)

( Le salon aux couleurs poudrées de Phillis les accueille avec toute sa douceur et son confort. Claire se love dans le divan rose. Claire regarde Phillis apprêter ses iris pour les mettre en vase. Elle dispose le vase sur une des étagères encastrées dans le mur juste au-dessus d’une ravissante pendulette. Claire y pose un regard appuyé)

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Delphine Enjolras, arranging flowers

Phillis:
Ma pendulette vous plait, n’est-ce pas? j’en étais sûre! Elle ne me rend plus beaucoup service, elle ne marche plus. Tiens, d’ailleurs, je vais l’amener chez le bijoutier. Ça me fera une excuse pour aller à San Francisco.

Claire:
Si loin pour une horloge? Il n’y a pas d’horloger dans vos collines?

Phillis
Bien sur que si, mais pas la maison Dalzel! Et je ne vais que chez mon vieil ami Mark.

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Horloge de bureau, Cartier

Claire:
Elle est ancienne, votre pendule. Et toujours de service. Chapeau!

Phillis:
Oui! 1920.

Claire:
Et déjà la maison Dalzel?

Phillis:
Oui déjà! La maison a été inaugurée quelques années après le tremblement de terre de 1906.

Claire:
C’était pour eux une aubaine, j’imagine.

Phillis:
Exactement. Les familles se refaisaient une beauté et la maison Dalzel a participé à la restauration de leur faste. Certaines fortunes ce sont écroulées tandis que d’autres se sont faites! Les scieries, par exemple, se sont régalées de l’infortune des citoyens.

Claire:
Les architectes aussi!

Phillis:
Les architectes aussi. Mon père a travaillé jour et nuit. En tous cas, entre Dalzel et nous, c’est une vieille histoire de confiance. C’est mon père qui avait fait l’acquisition de cette pendulette. Il l’avait placée sur son bureau pour être à l’heure aux rendez-vous. Sa manufacture est intéressante.
(Claire fait mine de se lever). Ne vous dérangez pas, mon divan vous en voudrait. (Phillis apporte la pendulette.) Regardez la finesse des motifs gravés dans le métal.

Claire:
C’est joli. Il doit falloir des années de pratique pour arriver à ce degré de précision dans le dessin. L’émail vert a la transparence des eaux tropicales.

Phillis:
Une merveille, n’est-ce-pas? Neil Dalzel, le père de Mark, a créé la maison. C’était un maître artisan bijoutier qui venait de Suisse. Tout ce qui sort de chez lui est fabriqué avec un soin extrême. C’est comme cette coupe en smalta-clara. Regardez comme elle filtre la lumière.

Claire:
Joli, ce cloisonné façon vitrail. Installer une telle affaire demande des moyens financiers. Alors, quel a été le secret de Neil? Une héritière?

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Delphine Enjolras

Phillis:
Pas du tout! Il a d’abord fait fortune avec des facettes!

Claire:
Des facettes?

Phillis:
Eh oui. Le siècle était encore jeune en 1915, l’année de son arrivée. L’électricité était encore une fée!

Claire:
Hum. Facettes? électricité? J’ai un peu de mal à vous suivre.

Phillis:
Ma chère petite Claire, vous êtes un chou, mais on voit bien que vois n’êtes pas d’ici!

Claire:
C’est assez facile à déduire, il suffit de m’écouter parler. Vous faites preuve de plus
de perspicacité d’habitude!

Phillis:
Ne faites pas cette moue. Ah! Maintenant c’est à moi de vous dire: chassez ce front ciel de pluie vous allez vous faire des rides!

Phillis:
Neil était un merveilleux tailleur de gemmes. Et c’est ce savoir-faire qui fit sa gloire et sa fortune. Figurez vous que c’est à San Francisco, en 1915, que s’est tenue la cérémonie d’inauguration du canal de Suez. Le directeur de la General Electric s’était mis en tête de couvrir la flèche d’un pavillon d’exposition avec des cristaux de verre de couleur facettés. Des projecteurs mobiles devaient les illuminer et les faire scintiller.

Claire:
Laissez moi finir le conte. Et le jeune tailleur de pierres offrit ses services au géant de l’industrie qui remercia l’artisan d’une bourse gonflée d’or et sa réputation fit grand bruit dans tout le pays.

Phillis:
Voilà! Tout simplement. Mon père l’a bien connu car c’était un client fidèle. Les bijoux, les pièces d’argenterie et les objets usuels de la maison Dalzel ont marqué les grands événements familiaux: fiançailles, mariages, naissances, baptêmes, fins d’étude et j’en passe…

Claire:
Evidemment… Des achats qui finissent par créer des liens. Qui va continuer la tradition de l’établissement?

Phillis:
Bonne question. Pour l’instant c’est son fils Mark, le même qui va devoir me réparer ma pendulette, d’ailleurs.

Claire:
Et après?

Phillis:
Ah! après? Mark souhaiterait vraiment que le génie créateur de Dalzel & Son reste la fierté de sa famille. La maison est une véritable institution en ville. Les murs ont gardé tout le faste du siècle passé: lambris de chêne, comptoirs d’acajou, petits salons privés pour recevoir le gratin de San Francisco. Les ateliers sont toujours au premier étage.

Claire:
Rentable?

Phillis:
Incroyablement!!! Une aubaine pour sa descendance unique. Mark s’est chargé lui-même de lui transmettre le savoir-faire de la maison, comme Neil s’était lui-même chargé de la formation de son fils.

Notre conversation fut interrompue par l’arrivée de Jean. Je terminai rapidement ma tasse de thé et laissé cet attendrissant binôme à leurs cajolerie.

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