Chapitre 12: Having tea, up at the villa

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Claude Monet

Nous suivions docilement les allées de graviers blancs. La matinée déjà bien engagée se fortifiait de chaleur. Le soleil montait derrière les buissons de sauge où s’abreuvaient les oiseaux-mouches. Un peu absente, Phillis me mena vers son jardin aromatique. Elle froissa entre ses doigts des fleurs de chèvrefeuille qui libéraient ainsi leur première liqueur forte. Elle s’en massa le cou avec un geste brusque.

“Je me souviens, me dit Phillis, avoir visité la ville de Grasse. Perdue dans ses pensées elle s’interrompit puis ajouta un peu mélancolique… Il y a longtemps. A cette époque, les usines Fragonard produisaient de vrais parfums qui embaumaient la ville d’effluves épicées. L’usine rejetait des eaux usées aussi jaunes que des jonquilles qui colportaient les senteurs astringentes des essences de vraies fleurs. Pas de formules chimiques comme maintenant! Je suis retournée à Grasse il y a peu de temps avec Jean, dit-elle en posant un regard apitoyé sur le chèvrefeuille comme pour le plaindre d’une noblesse perdue. Puis elle conclut rapidement la déconvenue dans la voix:
La roucoulade des caniveaux s’est tue. L’air a perdu sa coquetterie de femme. Il n’a plus l’air de rien.”

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Henry John Yeend King, Spring bloom

Phillis ne m’avait pas donné la parole. C’était le monologue d’une conteuse désireuse de transmettre un souvenir. Elle ajouta sans tact et sur un air de reproche:
“Claire! pourquoi Phil et vous n’avez-vous pas d’enfant?”
Sa question abrupte me dérouta et je me sentis presque coupable. Elle continua avec obstination:
“Avez-vous pris cette décision conjointement où Phil ne fait-il que se plier à un de vos souhaits?”

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The Flinstone family!

Sa question me surprit et je mesurai sans en prendre ombrage ce qui pourrait être offensant puisque la mathématique de son équation statistique oubliait Phil. Je restai impassible et m’attendris presque devant la démonstration évidente de son amour maternel. S’il y avait dommage, je devais seule en être responsable. Les options de Phil étaient de subir un choix qui était le mien ou au mieux d’y coopérer en faisant bonne figure.

Je ne répondis pas. Je ne voulus pas me soumettre à la justification d’une décision conjugale. Je ne lui expliquai rien car je ne cherchai ni sa validation ni sa reconnaissance. Je ne protestai pas non plus contre l’indiscrétion de sa remarque. Je reçus l’intrusion avec la décontraction d’un acteur bien rodé. Je m’éloignai d’elle pour cueillir un rameau de romarin. Je voulais lui laisser un peu de temps pour qu’elle rassemble ses esprits et apaise sa contrariété. Je repris ma place à ses côtés avec l’assurance tranquille de celle qui restait la seule à régner sur sa domesticité. L’instinct de Phillis l’avertit de mon obstination à ne rien délivrer. Elle savait qu’elle devait faire le deuil d’une docilité dont je lui serais redevable pour honorer sa qualité d’aînée. C’est donc sans accuser réception de sa requête que je continuai la visite du jardin aromatique avec le même naturel que l’hospitalité coutumière de Phillis avait su installer entre nous. Je repris mes marques dans l’impersonnalité d’une discussion conventionnelle. Je posai les questions d’usage sur les soins à prodiguer aux pieds de romarin et je m’enthousiasmai sur leur arôme épicé qui se mariait si bien à la cuisine méditerranéenne. Son regard croisait le mien mais ne m’envoya plus d’impalpables messages chaleureux. L’enthousiasme originel de notre flânerie prit un petit air de peinture en grisaille.

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Alfred Stevens, In the country

Elle me connaissait assez pour deviner que si je soutenais son regard ce n’était pas pour chercher une conciliation mais son abdication. Il n’y avait qu’une duelliste dans cette escarmouche. Je me désengageai, mais sans déshonneur, et elle n’eut comme blessure que son amour propre à consoler. Phillis boudait! la voilà qui affichait sa mine ciel d’orage. Pauvre petite chose! Elle avançait le pas lent, la tête baissée, et les mains croisées dans le dos. Elle s’arrêtait parfois et dérangeait les graviers d’un mouvement nerveux du pied. Marchait à mes côtés une silhouette silencieuse qui avait fait sécession des confidences de notre coterie aujourd’hui si mal ajustée. Son visage immobile n’avait que l’esthétique d’un buste académique aux proportions bien respectées: l’amande des yeux, le pommelé des joues, l’accolade renversée de la lèvre supérieure et la courbe parfaite de l’inférieure. Egarée dans son monde nouveau sa présence se dissolvait au seuil de son front. Nous marchâmes jusqu’à l’orangeraie qu’elle observait silencieusement.
La voilà soudainement qui chamboulait son passé libre et tranquille. Il aurait fallu que je déplore ce choix maladroit qui avait écarté la maternité de mes projets. Il aurait aussi fallu que dans un élan de connivence féminine je lui promette la venue d’un héritier qui sauverait de l’oubli le domaine qui la berçait. Phillis faisait un rêve qui sentait bon la guimauve et le biscuit à la vanille. C’était dans une cuisine qui sentait bon la marmelade de mandarines que Phillis se prédisait un avenir sage et sédentaire. Elle avait soudain de la patience. Généreuse, elle annulait ses déjeuners en ville, ses séances de jouvence chez l’esthéticienne et ses voyages exotiques pour veiller sur sa descendance. Sa maison changeait de visage. La voici douce et ronde. Disparus les guéridons aux pieds fins; au grenier les tables de verre aux coins trop brutaux; décrochées les tentures trop claires; roulés les tapis de soie fine; rangées les chaises trop légères. La petite bergère de porcelaine? Pour elle, ce sera un tiroir pour une bergerie.

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Ferdinand Georg Waldmuller, Children making their Grandmother a present on her nama day

Il m’aurait fallu peu de clairvoyance pour croire à une métamorphose plutôt qu’à une toquade. Phillis contemplait avec amertume les bienfaits imaginaires d’une descendance tutélaire qui manquait à l’appel. Dans l’impatience de posséder l’inexistant, elle confondait sa déception transitoire avec une dépression permanente. L’avenir s’annonçait donc morose! Mais Phillis manquait de constance et de fidélité face à ce qui gâtait ses réveils légers. Je savais donc, qu’il ne faudrait pas des lustres pour que ce regret se transforme en simple déconvenue.

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