Chapitre 11: Il y a longtemps que je t’aime (fin)

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Degas, Paris millinery trade

Le lendemain, je pris ma voiture pour aller voir Phillis, ma belle-mère. Nous avons toujours eu des relations courtoises elle et moi. Elle sortait beaucoup, voyageait souvent et vivait une existence de femme libre entre ses amants et ses mondanités. Elle allait en France une fois par an piller “Comptoir de Famille”, un magasin “tellement charmant” qui lui rappelait la Provence ainsi que le rayon “blanc” des Galeries Lafayette.

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Frank Hobden, Ladies dress shopping interior scene

Elle faisait aussi les brocantes de Normandie, ramenait des beurriers sculptés et autres curiosités rustiques. Ensuite, elle jouait au casino et levait un vieil amant encore vaillant. Elle rentrait chez elle, ses malles pleines de bric-à-brac. Les voyages très authentiques ne l’intéressaient pas. Elle voulait la carte postale grandeur nature, car ce n’était pas une routarde! mais une californienne aisée dont l’habitude du confort ne se contentait d’aucun compromis.

Phillis et son manoir shabby chic lové dans les collines aux alentours de San Francisco, Phillis qui me servait du thé dans une théière blanche aux usures artificielles, Phillis pour qui la France se réduisait à Paris, la Provence et Trouville, le tout séparé par une zone de no man’s land, PhilIis qui trouvait notre couple charmant et un peu naïf, était ravie d’avoir une belle-fille française. Je complétais le tableau du chic français. Elle s’exerçait à un Français limité, riait après chacune de ses tentatives polyglottes et m’accueillait toujours avec un “bienvénou, ma chère, mon pètit chou”.

Elle aimait mes bonnes manières, mon accent, l’attention que je portais à Phil. De plus, nous n’avions pas d’enfant et je crois qu’elle aimait ce statut de mère de grands enfants seulement. Les enfants, bien que “tout à fait délicieux et amusants,” perturbaient son agenda de femme absorbée par les divertissements du siècle. Sa vie était une pièce de théâtre au dialogue soigné et au décor coquet. D’ailleurs, elle pratiquait le marivaudage avec l’aisance d’un écrivain de talent.
Elle perdit son mari alors qu’elle était encore dans la fleur de l’âge. Elle versa des larmes sincères mais dans la limite du raisonnable, car l’épiderme féminin n’a pas l’éternité pour resplendir. Elle appliqua avec bonheur l’acceptation du changement, philosophie pratique prodiguée par Ted, son psy favori. Ce qui fut adversité devint opportunité pour explorer les champs du possible. Je l’aimais bien. C’était somme toute une femme bienveillante, malgré son impertinence.

Ce matin-là, elle me reçut dans son négligé d’appartement tout vaporeux. On aurait dit une sucrerie compliquée.

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Edouard Miller

L’ancienne demoiselle n’avait pu profiter des bienfaits d’une nuit complète. Elle avait les cheveux en désordre, le visage pas complètement déplié et ses propos étaient plein de petits sous-entendus:
“Oh ce Jean, mais quel libertin…” me dit-elle des étoiles dans les yeux en me donnant un petit coup d’éventail sur le bras. Elle l’avait rencontré dans un de ses clubs. C’était un Français bon chic qui avait fait des affaires dans le vin. Elle adorait son allure d’homme élégant: blazer bleu marine, pull fin col roulé, kaki et chaussures souples en chevreau. Enfin, comble du chic, il portait une chevalière aux armoiries de sa famille à la main gauche. Ils allaient à Paris ensemble, leur voyage ressemblait à une échappée et tous deux se prenaient un peu pour les amants de Teruel. En une semaine, ils déjeunaient au nouveau restaurant Baccarat rénové par le dernier décorateur en vogue, visitaient la nouvelle galerie d’art islamique au Louvre, assistaient à une conférence à l’institut sur “la place de l’Occident dans un monde en mutation”, écoutaient une soprano inconnue dans les catacombes, butinaient dans les rayons du Bazar de l’Hôtel de Ville et faisaient une queue interminable pour voir la dernière exposition sur le “Japonisme en France à la fin du dix-neuvième siècle”. Phillis, à ses côtés, découvrait l’exotisme policé d’un continent qui ne trahissait pas ses gravures.

Au moment où j’arrivai, Phillis prenait son petit déjeuner sur la terrasse attenante au salon. Une mise en scène au teint poudré adoucissait ses jours: des meubles cérusés blancs, une moquette grège, des tables de verre et des abat-jours en toile de Jouy. Les dalles beiges de sa terrasse prolongeaient ce camaïeu doux et tendre.
Phillis, un peu honteuse d’être trop gourmande et paresseuse, alla troquer sa mousseline crémeuse pour une tenue convenable. Elle réapparut sportive et élégante.

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Ses jambes longilignes gainées en souplesse dans un pantalon cigarette de toile bleu, un chemisier blanc cintré et des mocassins en daim clair, elle descendait les escaliers d’un pas alerte et me rejoignit dans le jardin tout neuf pomponné par un paysagiste à la mode.

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2 thoughts on “Chapitre 11: Il y a longtemps que je t’aime (fin)

  1. Bonjour Michèle,
    Merci beaucoup. Claire va en savoir un peu plus sur l’enfance de son mari dans le chapitre suivant. Petit à petit, Claire met A+B!
    Des bises
    Montaine

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