Chapitre 11:Il y a longtemps que je t’aime

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Friday’s Child, Georgette Heyer, book cover, Sourcebooks

Je reconnus le coup de sonnette de Sylvie qui n’avait pourtant pas annoncé sa visite. Sylvie, d’habitude si volubile, ne bougea pas d’un pouce. Le visage impassible elle se tenait immobile en exhibant un livre de sa main droite. Je l’accueillis de ces quelques mots:
“Oui??? Je n’ai pas demandé la livraison d’un présentoir de librairie. Il doit y avoir erreur.
– Georgette Heyer “Friday’s child!” Évidemment ça ne te dit rien. Un auteur que tu as décidé de mettre au piquet, dit Sylvie la résignation dans la voix. Dommage! ajouta-t-elle avec une pointe de satisfaction.
– Si je pouvais en savoir plus sur l’étendue de mon ignorance.”
Sylvie, le menton relevé, savourait un petit sentiment d’abus de pouvoir:
“Je ne voudrais pas te gâcher l’effet de surprise. Lis le début… On avance, on avance, dit Sylvie en me tendant le livre. Bon, je file, il faut que j’aille bosser!
– À plus! eus-je à peine le temps de répondre.”
J’inspectai la couverture. Je fis une petite moue d’admiration ironique en lisant une citation placée juste sous le titre pour alpaguer le lecteur “Lire Georgette Heyer est
l’étape incontournable après avoir lu Jane Austen”. Je détaillai l’illustration de la couverture.

Finalement, elle aurait pu être plus mièvre pour un roman à l’eau de rose. C’était un détail de tableau impressionniste. On y reconnaissait les contours imprécis du dessin, le fini sans verni et les touches de peinture décomposaient le soleil à travers une treille imaginaire. Le printemps était doux dans ce jardin où le jaune apparaissait en transparence dans un vert encore si jeune. Pensive, somnolente, presque heureuse d’être triste, un regard d’enfant perdu sous une chevelure claire qu’un nœud de satin rose ordonnait gracieusement, une jeune fille rêvait avec une mélancolie choyée par ce siècle romantique. En l’absence des conventions elle s’asseyait molle, la hanche en contrefort sur l’assise de bois dru. Ses bras en couronne calés sur le dossier faisaient un petit coussin de velours pour son visage langoureusement incliné. Elle vivait avec innocence la liberté de ce corps souple, liquide comme une eau vive dans sa robe de voile blanc qui avait encore l’apesanteur d’une fleur de coton.

Je m’assis sur le divan bleu et commençai la lecture. Je m’y plongeai méfiante et hésitante. Les clichés se succédaient avec brio: un vicomte inconstant privé temporairement de jouir de ses biens, sa mère veuve courtisée par le fondé de pouvoir obséquieux, une lignée de chevalier, une héritière capricieuse qui boude le meilleur parti du royaume au motif d’une indélicatesse, et enfin une jeune fille sans le sou, bien entendu, dotée d’une nature pure et désintéressée, ça va de soi. Elle a la prunelle naïve, la bouche bouton de rose et le teint de lait.

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Emile Vernon, Flower girl

Mais voilà qui nous intéresse car “cet ange de bonté” s’appelle Héro Wantage, l’association est aisée: Ash Wantage qui signe les courriels adressés à Phil, n’est pas Ashley Wantage mais bien Héro Wantage. Soudain, je me redressai comme un chat qui voyait passer une souris. Ma lecture ressemblait à une boule de cristal. Héro Wantage, malgré ses mièvreries, avait la touchante inclination d’aimer le maître du domaine depuis l’enfance et de n’aimer que lui. Elle fut sa compagne de jeux, modeste et toute entière dévouée à ce vicomte capricieux et nanti. Pourtant, l’impertinent ne soupçonnait pas l’amour d’Héro Wantage. Elle ne se désola pas. Sa fidélité fut un jour payée de retour et la demoiselle n’eut pas à se résigner à son désarroi. La jeune délaissée fut une pédagogue habile en initiant l’inconstant à se découvrir lui-même. Le rayon bleu de ses regards lui réchauffait étrangement le cœur, et ce qu’il prit pour de la camaraderie avait le prix de l’exclusivité. Elle lui confiait les desseins obscurs de ses demi-sœurs. Il était ému et prêt à réparer l’affront sur le champ! Une dette de jeu devait donc s’armer de patience, car son esprit chevaleresque devenait une vindicte pour venger la mignonne. Ce roman se terminait comme un conte. Bientôt elle trouva au côté du Vicomte sa bonne fortune et un carrosse doré qui avait éternellement oublié le chemin des jardins maraîchers.

Comédie en un acte:
Et dans un fol amour sa jeunesse embarquée…
(Le titre est de Sylvie. Le contexte de la discussion lui rappelle un vers qu’Hippolyte déclame dans l’acte I de “Phèdre”)

(Claire retrouve Sylvie au Golden Gate Park. Sylvie arrive au petit trot. Sylvie porte l’uniforme de la sportive californienne: tennis haute technologie, pantalon en lycra noir.infinie.)

Sylvie:
Alors? Tu viens ou quoi? Je vais quand même pas faire du sur place.

Claire se lève aussitôt et lui emboîte le pas.

Claire:
Dis-donc t’as la forme ce matin! Joli chignon blond. Tu fais un peu Deneuve!

Sylvie:
Oh ben tu parles. J’ai acheté un psyché la semaine passée au marché aux puces. Mais par contre ce que je vois dedans ruine un peu l’ensemble.

Sylvie:
Bon! Tu as lu “Friday’s Child”? C’est beau hein!

Claire:
C’est instructif!

Sylvie:
On peut ajouter un autre morceau au puzzle. L’admiratrice de Phil a probablement jeté son dévolu sur lui depuis l’enfance.

Claire:
Probablement. C’est embêtant pour moi car l’histoire se finit par un mariage.

Sylvie:
Pas de panique, on ne sait pas vraiment où en est la romance. On sait aussi qu’elle suit les traces de Phèdre. Elle pleurniche car Hyppolite n’a pas compris qu’elle se meurt d’amour pour lui.

Claire:
Oui, enfin, tout ça c’est sans compter le voyage dans un des pays du grand Nord et le bouquet de camélias!

Sylvie:
Quel bouquet de camélias?

Claire:
Il y a quelques jours, Phil a ramené du cabinet un joli petit bouquet de camélias. Evidemment j’ai pensé à “La Dame aux Camélias”. Je me suis donc replongée dans la lecture du roman. J’ai fini par retrouver la citation du premier message, après quelques pages.

Sylvie:
Les fleurs? De quelle couleur?

Claire:
Blanches! C’est mauvais signe?

Sylvie: (avec un accent catalan)
Sí!

Médusée, Claire s’arrête de courir

Claire:
Ça y est, tu sors avec Esteban?

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James Tissot, the confidence

Sylvie:
Bon, Esteban c’est un autre sujet. On rembobine: Ben mince!

Claire:
Comme tu dis. Ben mince! Alors quelle interprétation donner au bouquet?

Sylvie:
Rien de bon, j’en ai bien peur. Marguerite Gautier dit à Armand: “Vous me reverrez quand le camélia rouge changera de couleur”.

Claire:
Alors elle aurait eu un rendez-vous avec Phil.

Sylvie:
Remarque, ça ne veut pas dire que l’affaire est conclue.

Claire
C’est vrai, mais quand même. En plus, il n’y a pas que ça.

Sylvie:
Pas que ça? Tu as eu une vie trépidante, ces derniers jours!

Claire:
Sí! Il faut croire que je ne suis pas la seule.
Sylvie:
Bon on finit ton affaire et je te raconte tout. Alors quoi d’autre?

Claire:
Tu sais, Adeline?

Sylvie:
Bien sûr l’autre face de carême.

Claire:
Voilà! Elle dit avoir vu Phil déjeuner chez Tadich avec une jolie jeune femme blonde.
Phil ne m’en a pas soufflé mot, par contre.

Sylvie:
Et que faisait Adeline chez Tadich?

Claire:
Elle avait un rendez-vous avec le gérant pour régler les détails du déjeuner de fin d’année.

Sylvie:
Hum! C’est bizarre comme coïncidence.

Claire:
Oui! Si le mot existe c’est que la chose est probable. La bizarrerie est aussi comprise dans la définition.

Sylvie:
Bof! En l’espèce, je parie que ça se discute. C’est quand même curieux qu’elles se trouvent comme ça par hasard au même endroit.

Claire:
Rajoute le sabotage de l’enveloppe FedEx, ça commence à faire beaucoup.

Sylvie:
Bon, tu as un plan pour essayer de démêler tout ça?

Claire:
Je crois que je vais aller faire un saut chez ma belle-mère pour essayer de lui soutirer des informations sur les petites camarades de jeu de mon séduisant mari.

Claire et Sylvie continuèrent leur jogging en devisant gaiement sur la merveilleuse histoire de Sylvie et d’Esteban, jeune collègue fraîchement arrivé d’Espagne en quête d’une guide aguerrie pour lui faire découvrir le nouveau monde. Sylvie avait l’expérience requise. Quel bonheur!

 

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3 thoughts on “Chapitre 11:Il y a longtemps que je t’aime

  1. Et comme dit Aznavour: ”non, je n’ai rien oublié… “ Qui va se souvenir de ce certains oublient… Claire a bien du travail.
    Bonne soirée Rose
    Montaine

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