Chapitre 10: Sabotage

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Evert Collier, still life with Dutchbooks

Le 12 novembre: Rappel des faits.
Il y a quelques mois j’avais proposé les ébauches d’un manuel scolaire d’histoire Américaine à un éditeur New Yorkais. George Bart avait été séduit par la présentation interactive de l’ouvrage. J’avais intégré des jeux où les élèves devaient manipuler des cartes, des roues cartonnées, et d’autres accessoires pour les aider à comprendre la leçon. George m’avait demandé de lui faire parvenir un exemplaire complet avant le 15 novembre. Nous avions signé un contrat dans lequel “Fun-Learning” stipulait que me serait versé un acompte tous les 15 de chaque mois jusqu’à la publication. La somme serait évaluée de nouveau après les premières ventes. Le temps passait et l’échéance approchait. Nous étions déjà le 12 novembre. Je m’empressais de terminer mon ouvrage. Puis, je demandai à Phil de tester l’efficacité de certains exercices. En même temps qu’il jouait au bon élève il me demanda avec un ton de censeur.
“Alors? Pour quand la date butoir?” .
Je fis une petite moue coupable et ajouta:
“Le 15 de ce mois. “

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Gabriel Metsu, Woman surprised while writing a letter
Il me proposa de l’envoyer le lendemain par FedEx. Georges l’aurait donc le 14 novembre. J’acceptai l’aide de Phil, empaquetai soigneusement le livre, inscris l’adresse en caractères d’imprimerie bien lisibles pour que Phil puisse remplir sans erreur les formulaires d’expédition FedEx. Et nous passâmes à table.

J’entendis le petit déclic de la chatière de Plume qui traversait la cuisine en maître de séant.
Alors qu’il passait sa langue comme une petite mouillette sur ses lèvres fines, Phil me dit:
“Regarde-le! il vient de chasser. Il s’est régalé d’un mulot ou d’une souris. Qui sait?”
Je coupai un morceau de caille que je tendis à Plume. Il ne bougea pas.
“Ce soir il préfère le cru au cuit, ma nourriture d’homme l’offense.”
Phil jeta un regard oblique à Plume en suçant un petit cuissot avec ses doigts. Puis, il prit la parole pour Plume.
“Mon palais est tapissé d’un sang visqueux encore palpitant d’une vie subitement arrêtée. Mes canines, que tu compares à l’émail fragile de tes chinoiseries, savent se souvenir qu’un jour je fus seul responsable de ma subsistance. Tu oublies mon passé de petit tueur, car j’ai la douceur de la soie et mes griffes se dissolvent sur ton divan bleu.
– Merci de m’éclairer sur la psychologie féline. En plus, tu deviens en poète. Tu as un maître ou une maîtresse?”
Et Phil baissa les yeux avec une gêne mal dissimulée.

Le 13 novembre:
Phil partit de bonne heure. Il déposa ma petite théière en terre rouge sur la table de nuit. Pour le thé Phil était parfait. Il vint me dire au revoir et agita ma grande enveloppe en ajoutant:
“Je n’ai pas oublié!’
Je lui fis un clin d’œil pour le remercier.

Le 14 novembre:
J’attendais Octavie pour le déjeuner. Mon étudiante préférée avait régulièrement des envies de petits plats fait maison. Octavie arriva un peu essoufflée et toute échevelée.

Comédie en un acte:
Mignonne, allons voir si l’orchidée ce matin était déclose

(le titre est d’Octavie qui se souvient que les fleurs ont une existence poétique)

(La scène se passe dans la cuisine de Claire. Claire a couvert la table d’une nappe fleurie. Dans le four, un ragoût de veau dans un caquelon strasbourgeois est en train de confire dans son caramel oignon-carottes-tomates. La maison sent bon. Plume se souvient de l’étiquette d’un chat domestiqué: griffes invisibles, regard affectueux, pépiements plaintifs, petit slalom entre les talons de Claire.)

Claire:
Quelle pagaille capillaire! Heureusement que tu tiens tout ça en laisse chez Martha.

Octavie:
Ouais, tu parles, Martha trouve que l’élastique n’a pas beaucoup d’effet. Elle a trouvé
des grands cheveux sur le comptoir qui, soit disant, seraient les miens… Elle me propose un filet! Tu te rends compte, un filet sur la tête…

Claire:
Oui je me rends compte, comme les rôtis… ou les saucissons!

Octavie: (enthousiaste)
Ah! Grande nouvelle! J’ai vu Harrison, ton ami avocat. Je suis stagiaire chez lui

Claire
Alors?

Octavie:
Alors, il est comme Martha. Il n’est pas sur terre pour rigoler. Il a des petits yeux de rhinocéros et il nous regarde en coin dès qu’on prend la parole.

Claire:
Prêt à charger! Il défend la faune et la nature. Ça lui fait un point commun avec ses clients de la jungle.

Octavie:
Si on veut.

Claire:
Bon alors tu sauves quoi ou qui?

Octavie: (l’air important)
La flore de la forêt Amazonienne! il se bat contre la déforestation. Il s’aligne avec la FAO qui plaide la cause de l’objectif “zéro déforestation illégale”. Il traque les entrepreneurs qui dépassent les quotas.

Claire: (admirative)
Noble cause. Concrètement, tu fais quoi?

Octavie: (sérieuse et déjà professionnelle)
Je travaille avec des spécialistes pour accumuler les preuves que la déforestation cause la destruction d’habitats de milliers d’espèces animales et végétales et qu’elle perturbe ainsi l’écosystème, donc le climat, l’agriculture, enfin tu vois.

Claire:
Vaguement. C’est qui “les spécialistes”.

Octavie: (vague)
Oh des juristes, des scientifiques…

Claire: (perspicace)
…comme des botanistes qui s’attendrissent sur les fleurs dans les boules à neige??

(Octavie ne cacha pas son sourire un peu gêné mais rajouta sur le champ, en même temps qu’elle donnait du ragoût à Plume)

Octavie: (avec le ton de la bravade)
Les mêmes, incroyable hein! Mais bon, pour l’instant, c’est juste une relation de
travail. Ne va pas te faire des idées… Regarde ton chat il fait son cinéma.

Claire: (surprise)
C’est vrai un vrai fakir et toi tu as le rôle du serpent. Ça y est, il t’a ensorcelée. De bouchée en bouchée il va finir ton assiette! Bon alors tu disais. Non! C’est vraiment incroyable! Il va continuer ta formation de botaniste.

Octavie: (sur le ton de la déception. Elle sort d’un sac plastique une orchidée bien mal en point, les pétales flétris, la tige ridée et un peu molle.)
Il essaye, mais c’est pas très convaincant. Regarde! Je devais m’en occuper pour la semaine. Il m’avait pourtant donné toutes les consignes

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DAriusz Orszulik, Flowers of my heart

Claire:
Hum, elle tire la langue comme un chien assoiffé.

Octavie:
Ça se voit tant que ça?

Claire:
J’en ai bien peur. Il va falloir que tu prennes la session de rattrapage.

Octavie:
Je crois que j’ai besoin de plus d’une session.

Claire:
Au moins, parce qu’avec un résultat pareil, c’est une malédiction divine chez toi.
Octavie:
Je ferais mieux la prochaine fois. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, comme tu dis.

Claire:
J’ai bien peur que ton fleuve ne fasse beaucoup de ressacs.

Octavie:
Je sais parler aux eaux douces. Je suis un peu naïade!

Claire:
Je vois, mais tu es aussi un peu serpent. J’en connais un célèbre et tentateur… Mais tu perfectionnes quelle aptitude, le droit ou le jardinage?

Octavie: (triomphante)
Le droit de jardiner correctement la forêt amazonienne!

Le 16 novembre:
C’est cet après-midi-là que se produisit un fait troublant. Je cherchais une petite table de facture légère que je pourrais mettre à côté de mon armoire pour y disposer mon surplus de livres et de documents dont j’avais besoin quand je travaillais. J’avais vu chez un antiquaire du quartier de “West-Portal” une petite table qui me plaisait bien.

L’antiquaire fit glisser plusieurs fois ma carte de crédit qui à chaque fois fut rejetée. J’eus un mauvais pressentiment.

 

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4 thoughts on “Chapitre 10: Sabotage

  1. Bonjour Michèle,
    La suite est pour bientôt. Le mystère de la carte de crédit va s’éclaircir pour faire place à un autre mystère! Mais Claire a des intuitions justes. Elle s’achemine vers la vérité à petits pas.
    Bises
    À demain
    Montaine

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