Chapitre 9: lunch for two

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Thomas Kinkade, Powell Street

Tandis que la brise effilochait les brumes matinales le ciel retrouvait sa mine bleue. La journée allait être belle! Je devenais experte en prédiction météorologique: brumes chassées dès le matin ne reviennent qu’en fin d’après-midi. Ça tombait bien, je devais aller dans le centre-ville déjeuner avec Pénélope et rendre visite à Grégoire pour discuter de notre dernier projet. J’attendais le tramway en guettant la lumière pâle de son phare unique. Le voilà! Il remontait le boulevard cahin-caha en cyclope tranquille. Je m’assis sur une banquette étroite, près de la fenêtre. La main dans le sac je comptai mes planches pour me rassurer encore une dernière fois: “une, deux, trois… Oui, je les ai bien toutes.” Devant moi des touristes français s’amusaient à faire coulisser les fenêtres-guillotines. Assis sur les bancs en lattes de bois roux ils chantonnaient “Les amoureux sur les bancs publics, bancs publics, en s’foutant pas mal du r’gard oblique, r’gard obliques…” Le plus déluré n’arrêtait pas de tirer sur la petite corde de coton pour faire sonner la cloche d’arrêt. Le machiniste blasé laissait faire. Une clochette de cuivre, c’est bien plus poétique qu’un signal électronique.

Ces trams ne perdent rien de l’esprit frondeur San Franciscain. Pas de publicités, mais des messages pour penser. Le mien faisait de la politique. Des cadres de bois rectangulaires au-dessus des fenêtres exposaient des citations d’Harvey Milk et des photos en noir et blanc de manifestations fleuries. Pourtant au lieu de me distraire, les fleurs d’Harvey Milk me renvoyèrent aux camélias que Phil avait ramenés la veille. De quoi étaient-ils le signe? Voulait-elle remercier Phil de quelque chose? lui montrer son attachement? La liste était longue puisque je ne savais rien et que j’étais abandonnée aux suppositions vagues. Je cherchai la signification de ce bouquet qui me regardait avec insistance. Sur le fond noir de mes pensées, comme il ressortait bien! Drôle de réalité que celle que je vivais pù ce bouquet n’était qu’une lucarne étroite sur un début de vérité.
Des émotions contradictoires se heurtaient en moi: inquiétude, sérénité; curiosité, indifférence; indignation, acceptation. Je faisais mon possible pour mettre une distance dépourvue d’affecte entre moi-même et mes alarmes. Je ne voulais plus rien ressentir, seulement raisonner froidement en faisant preuve d’objectivité constructive pour comprendre la situation. Je ne voulais éprouver ni revanche, ni haine ni colère ni aucun autre débordement qui aurait pu me faire regretter une décision hâtive. Heureusement, mon instinct de conservation me protégea d’une coterie nocive avec des sentiments sans mesure.

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Pénélope était installée confortablement à la terrasse de chez “Samovar” dans un fauteuil en rotin et sirotait une tasse de thé.

Comédie en un acte:
De la vexation d’être utilisé comme un moyen et non comme une fin.

Pénélope est absorbée dans ses pensées et ne remarque pas la présence de Claire. Pénélope a tout l’accooutrement d’une femme d’affaires: petit tailleur marine, chemisier blanc col au rond et escarpins bordeaux. Elle a les cheveux bien disciplinés dans une queue de cheval. Elle porte une montre, une bague de fiançailles brille à son doigt et c’est tout. La simplicité va bien à Pénélope.)

Claire:
Bonjour.

(Pénélope lève les yeux de la brochure qu’elle est en train de lire et salue Claire à son tour)

Pénélope:
Je ne t’avais pas entendue venir. Je suis en train de corriger la première tentative de la brochure de l’expo. Regarde. Pas mal! Évidemment, si le concepteur m’avait écoutée il aurait mieux réussi la page de garde. On va avoir une petite discussion, je crois.

Claire:
Évidemment! Quelle idée de ne pas penser comme Pénélope!

Pénélope:
J’ai plus d’expérience que ce jeune bleu!

(Claire déplie la brochure de papier glacé et découvre en avant-première quelques tableaux de l’expo.)

Claire: (un peu nostalgique)
La vie avait l’air bien douce en mille huit cent quelque chose au bord des affluents de la Seine. Le ciel est toujours bleu, les hommes sont toujours galants, les femmes ont des airs de chatons bien toilettés! Menteurs comme des arracheurs de dents ces peintres! Mais bon, ces toiles sont magnifiques. On a vraiment envie de sauter dedans.

Pénélope: (la politesse dans la voix)
Je t’en prie, Mary Poppins! choisis un tableau, saute et emmène-moi avec toi.

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Claire:
Je prendrais “Les canotiers de Chatou” et je serais la dame en rouge. La journée va être agréable, il fait beau, ce doit être dimanche. Ils vont s’aérer en faisant un petit tour de bateau… Et puis je parie qu’ils vont aller déjeuner au “Moulin de la Galette”…

Pénélope:
…et ils vont boire un petit vin blanc frais! Bon, moi… si j’avais le choix, je choisirais “Régate à Argenteuil” de Caillebotte et je lui embarquerais “Roastbeef” pour l’expo!

Claire:
Femme d’affaires où que tu sois! Tu n’en profiterais même pas pour compter fleurette à Caillebotte! Tu pourrais deviser sur son inspiration artistique et sa créativité d’ingénieur nautique. C’est quand même lui qui a conçu son voilier Roastbeef!

Pénélope: (approbative)
En fait tu as raison. Des bords de rivière si idylliques ce n’est pas fait pour faire affaire!

Claire: (rassurée)
Ah quand même… Un peu de rêve dans ta vie de carriériste.

Pénélope:
Disons que je lui ferais les yeux doux pour qu’il me prête Roastbeef. Embarquer son petit voilier fait maison pour l’expo, ça me ferait une sacrée réputation!

Claire:
Vous n’avez donc pas pu avoir Roastbeef?

Pénélope: (déçue)
Non, mais Le musée a obtenu le prêt du tableau auprès du Comité Caillebotte. Cependant, l’association qui possède le voilier refuse de s’en séparer.

Claire:
“Nautilus”, tu veux dire.

Pénélope:
Ben.. comment tu les connais, toi?

Claire: (légèrement courroucée)
Figure toi que je connais très bien le responsable de l’association.

Pénélope:
Tu ne pouvais pas me le dire plus tôt!!!

Claire:
Tu n’as qu’à appeler plus souvent… Alors, tu aurais besoin d’un coup de pouce?

Pénélope:
Ce serait le rêve.

Claire:
Alors voilà, j’ai un marché à te proposer.

Pénélope:
Générosité intéressée donc.

Claire:
Eh oui!

Pénélope:
Je me sens utilisée. Ta charité n’est pas juste motivée par la pure camaraderie.

Claire:
Eh non! Seul Barry agit pour tes beaux yeux.

Pénélope:
C’est triste!

Claire:
Oui, surtout pour lui, parce que ça lui fait vraiment du boulot!

Pénélope:
Alors, c’est quoi ton marché?

Claire:
Tu connais Chuck?

Pénélope:
Oui, ton marin préféré.

Claire:
Leur club veut participer à la course organisée par le cercle des “Très Éminents Dodos”. Mais il doit fournir une embarcation rare, historique et ancienne pour l’exposition nautique organisée par le même club. Et je cite Chuck: “les bénéfices perçus seront reversés à des organisations caritatives, notamment à des clubs de sport pour handicapés.”

Pénélope:
Et alors?

Claire:
Et alors je pourrais peut-être m’arranger pour faire venir Roastbeef en discutant avec mon vieil ami.

Pénélope:
Mais qui couvre les frais?

Claire
Bravo, qui?

Pénélope:
Nous, j’imagine, parce que ce n’est pas le club de Chuck qui va s’occuper de régler la note de transport! Et toi, en échange de ta gracieuse coopération, tu nous demanderais de le prêter deux jours à l’exposition du “Club des Très Éminents Dodos.”

Claire:
Bravo. Tu connectes vite. En plus c’est plutôt généreux de la part du Musée des Beaux Arts de s’associer à cette expo qui est somme toute une œuvre de charité.

Pénélope: (optimiste)
Bon, c’est un excellent marché. Je ne peux pas te répondre tout de suite. Il faut que j’en parle au grand boss. Mais j’ai déjà mon idée!

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2 thoughts on “Chapitre 9: lunch for two

  1. Ha ha, Montaine, vous avez l’art de piquer la curiosité. J’attends la suite et je me prends à essayer d’imaginer la suite de votre roman. Vous êtes une véritable auteure.
    Je suis en Californie avec vous et je prends le tram en votre compagnie.
    Votre écriture est vivante et dynamique.
    Bravo 👏
    Bisous,
    Michèle

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