Chapitre 7: si tes yeux un moment voulaient me regarder…

 

Comédie en un acte:
De l’art de faire apparaître la vérité de l’étrangeté.

(Le titre est de Claire. Cette saynète lui rappelle la phrase de Merleau-Ponty: “on ne voit que ce que l’on regarde…”)

(Sylvie pénètre dans le salon de Claire en milieu de l’après-midi. Claire a travaillé toute la journée à l’élaboration d’un manuel scolaire interactif. Son meuble-bureau est ouvert. Elle a étalé ses livres, photos, images, ciseaux, colle, papier de couleur et autre matériel dont elle a besoin. Plume dort en turban sous son arcade. Des mots aigus de femmes interrompent vaguement son rêve de chat: la pelouse ondule sous la chaleur du soleil, il traque une souris… un mulot… un lapin peut-être. Il soupire, ouvre un œil alangui qui considère Claire et Sylvie avec condescendance. Il reprend sa fantaisie chasseresse. L’herbe drue chatouille ses coussinets. Il en frémit de bien-être. Il s’enferme dans sa vie de chat, en se couvrant les yeux d’une patte.)

Sylvie:
Oh! Quel désordre chez toi!

Claire:
Non c’est un fouillis à la Jan Steen. Je te rappelle sa spécialité: Peintre Hollandais de la Grande Epoque Flamande, connu pour la représentation d’une domesticité peu ordonnée mais chaleureuse!

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Jan Steen: Beware of luxury, 1663

Sylvie:
Ben, t’as des progrès de composition à faire!

Claire:
Justement ça tombe bien, je t’attendais. Tu es toujours de bon conseil.

(elle s’assoit dans son fauteuil favori: un fauteuil 1920 au tissu encore d’époque: fond noir et grosses fleurs or. On ne voit plus que le buste et les bras de Sylvie.)

Sylvie (en chuchotant avec une mimique qui imite la discrétion):
Il est là Scapin?

Claire:
Pour les fourberies, il s’en tire bien. Mais tu lui fais une confiance aveugle pour lui confier un tel rôle. Je te rappelle qu’il débute dans la profession de comédien. Avec sa mine superbe, une pub de dentifrice sufira bien.

Sylvie:
T’as raison, mieux vaut être humble pour les débuts.

Claire:
Bon tu peux parler librement.

Sylvie:
Merci! Ça fait quand même un moment que je me retiens. Quel culot quand même! avec son air de toutou honnête et bien élevé, qui aurait cru que… bon!

Claire:
Oui bon! Pas besoin d’explications!

Sylvie:
Du nouveau?

Claire:
Rien!

Sylvie:
Cherche bien.

Claire:
Il est rentré d’Inde hier l’air heureux. Il n’a pas encore sorti ses affaires de sa valise. Nous avons dîné. Il s’est couché. Ah! il m’a ramené un Taj-Mahal miniature. Charmant d’ailleurs. Un vrai bijou.

Sylvie:
En voilà un qui n’a peur de rien! Quand on pense au symbole!! Bon, il l’a acheté où son Taj-Mahal?

Claire:
En Inde pardi!

Sylvie:
T’es prête pour une doublure au Dupond-Dupont toi! Je m’en doute… en Inde. Mais dans quelle région se trouve le palais d’Udaipur?

Claire:
Le Rajasthan.

Sylvie:
Bravo! Et le Taj-Mahal?

Claire:
Je ne sais pas.

Sylvie (elle prend son air docte, et récite sa leçon)
Le Taj-Mahal,qui signifie « Palais de la Couronne », est situé à Āgrā, au bord de la rivière Yamunâ dans l’État de l’Uttar Pradesh. C’est une réplique du temple de Hawa Mahal, fleuron architectural du Rajasthan, qu’il aurait dû te ramener.

Claire:
Hum… Il a choisi le Taj à cause du symbole.

Sylvie:
Phil n’est pas fleur-bleue. Si j’étais toi, je chercherais à en savoir plus sur ce Taj. Au fait, est-ce qu’il a ramené la valise rouge?

Claire:
Non!

Sylvie:
Ah tu vois bien qu’il y a du nouveau!
(Sylvie ajoute l’air curieux)
Fais voir ton Taj?

Claire:
Pas mal quand même!

Sylvie:
Un vrai bijou! C’est plus qu’un souvenir de brave touriste, c’est un article d’orfèvrerie. Tu devrais “l’aider” à défaire sa valise. Tu trouverais peut-être des choses intéressantes.

Sylvie:
Bon, je ne suis pas venue que pour la causerie. On y va?

Claire:
On y va! Tu conduis et tu me ramènes.

Chuck faisait de la voile. Son club nous avait enrôlées une fois par semaine pour participer à l’entretien de ses bateaux Art déco encore en service. Le vernissage des carènes était à l’agenda ce soir-là. Les sourcils froncés et absorbé dans ses pensées, je me disais bien que Chuck ruminait des idées sombres. Pourtant je ne lui demandais rien. Puis, Chuck posa sa brosse et nous déclara tout de go:
“Bon! Faut pas traîner. Tous les voiliers doivent être prêts d’ici un mois!”

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Gustave Caillebotte: Régates à Argenteuil

Sylvie pensa d’abord qu’il plaisantait. Elle continua son travail, sans le regarder:
“Ah Chuck! Toujours le mot pour rire!”
– Je ne plaisante pas. Le club voudrait participer à la course organisée par le club des “Très Eminents Dodos.””
Sylvie alla se laver les mains au lavabo. Elle observait Chuck dans le petit miroir. Elle lui trouvait un air résolu. Elle sourcilla sur les prochaines soirées qu’il faudrait passer à briquer les vieilles coques. Elle savait que Chuck arriverait à la convaincre.

Les adhérents du Club des “Très Eminents Dodos” recrutaient des originaux qui trouvaient le siècle prosaïque et sans poésie. Ils assistaient à leurs causeries hebdomadaires en costumes impeccablement coupés. Ils empanachaient leur gilet d’une chaîne de montre ou fumaient une pipe d’ambre. Ils écrivaient avec une plume au chuintement soyeux en piochant le verbe lumineux, le nom spirituel ou l’adjectif insolite. Ils avaient de l’esprit.

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Albert Joseph franke, 1860, A rococo interieior with gentlemen debating

Ces oisifs endimanchés pouvaient rapporter gros au club! Sylvie poursuivit:
“Et quelles sont les conditions pour participer à la course?”
L’œil malin de Chuck cherchait celui de Sylvie tandis que d’une main distraite il continuait son ouvrage:
“Le club des “Très Eminents Dodos” organisera une exposition nautique, le jour de la compétition. Chaque participant doit y contribuer en prêtant une embarcation rare et ancienne!”
Sylvie siffla:
“Ben rien que ça! Et qu’y-a-t-il à gagner si vous remportez la course?”
Chuck répondit enthousiaste:
“Des économies! Voilà ce qu’il y a à gagner. Les frais de maintenance des voiliers seront couverts par les “Dodos” pendant cinq ans! C’est énorme! Quant à l’exposition, les bénéfices perçus seront reversés à des organisations caritatives.”
Le club de Chuck ne disposait que de quelques semaines pour trouver la perle rare. Me vint alors une idée, mais puisque je ne pus rien promettre je la gardai pour moi. Je ne voulais pas faire naître de faux espoirs.

 

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