Chapitre 7: Si tes yeux un moment voulaient me regarder… (fin)

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Johann Hamza, The bibliophile

Phil m’attendait. Je devinais un peu d’impatience dans son visage crispé. Il contractait les mâchoires et les muscles apparaissaient dans ce roulis nerveux. Les yeux à regard perdu, il triait ses doutes et ses certitudes, démêlait ses confusions et classait ses urgences. Avait-il l’impudence de s’apitoyer sur sa culpabilité de captif heureux? Cherchait-il la justification de son commerce illicite? Je me demandais comment mon perfide époux faisait pour concilier deux vies sans osmose en restant tout à son aise. Qu’y avait-il dans son regard? De l’indifférence? de la lassitude? Un contentement caché?
Malgré mon étonnement je pensais à mes lendemains avec une légèreté inattendue. J’imaginais une vie nouvelle où Phil n’existait plus. Ce vide me submergea mais je l’écartai bien vite. C’était absurde! Ma dérive pour une trahison conjugale? C’était un sacrifice généreux que Phil ne méritait pas. Mes larmes pour consoler une humiliation? C’était un tapage inutile qui me vaudrait seulement une consolation hypocrite. Il plaindrait mon désespoir et puis good-bye et sois sage! Alors je retrouvais en moi une force vitale et la joie d’accueillir de nouveaux projets. Poussée vers un futur incertain mais plein de promesses, ma liberté me séduisit. La facilité avec laquelle je me défaisais de ma vie conjugale me surprit. Le manège de Phil pour cacher ses filouteries devenait cocasse. Phil me prit alors dans ses bras avec un mouvement un peu impersonnel et j’inclinai la tête dans le galbe de son cou.
Plume miaula en dirigeant son museau vers les battants fermés de mon armoire.
L’interpellation de Plume réanima le regard de Phil.
“Il veut son arcade, me dit-il.
– Il envie mon confort de chat.
– Il a un air d’enfant qui avale sa rage!
– Il boude.”
Plume se ménagea une place sur les étagères de la bibliothèque ensauvagées par ses coups de griffes. Un panneau latéral pour tronc, une planche pour branche, des feuilles qui se lisent, drôle de forêt pour ce lynx miniature qui rugit en lilliputien. En nous fixant il renouait avec sa supériorité de chat et dans dans son iris doux je vis qu’il n’avait que du dédain pour notre cœur calleux.

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Henriette Ronner-Knip, The cat

Le lendemain, je reçus un courriel de Sylvie. Il était bref et me prévenait de sa visite impromptue et “inamovible!” Sylvie s’exprimait dans ces termes:
Je viens d’avoir une lumière. Il faut absolument que je passe aujourd’hui après le boulot. J’arrive sur ma tornade blanche. Ma visite est inamovible de ton agenda.

Comédie en un acte:
Femme d’hier, femme d’aujourd’hui, peine de toujours

(Claire reconnaît le coup de sonnette énergique de Sylvie.)

Sylvie:
Salut! laisse moi passer. Il faut absolument que tu vois ça.

(en même temps qu’elle se dirige vers son fauteuil attitré du salon, elle fouille dans son sac avec agitation. Elle marmonne des mots incompréhensibles contre la doublure noire de son sac qui ne facilite pas la pioche.)
C’est vrai quand même! Ces créateurs qui mettent des doublures noires! Ils savent bien qu’on trimballe des tas de trucs, nous les femmes. Ils pourraient nous faciliter la vie en mettant une doublure blanche. J’y vois rien, bon où c’est?

Claire:
Pas sûr que les créateurs savent bien qu’on transporte des tas de choses et qu’on est toutes atteintes du syndrome de l’escargot. Les minaudières refont surface. À part une place de théâtre, et un tube de rouge, je ne vois pas bien ce qu’on peut y mettre de plus!

Sylvie:
Peut-être que la galanterie des années passées revient en force et qu’on n’a plus besoin de se charger de clé de voiture, d’argent et de tout le reste!
(Sylvie s’arrêta net et demanda à Claire l’air ahuri.)
Au fait, qu’est-ce que c’est ton syndrome de l’escargot?

Claire:
Ça veut dire qu’on se déplace avec un petit concentré de nos indispensables. Nous les femmes, on ne peut pas s’empêcher de transporter un “chez nous” itinérant!

Sylvie:
Ah ça y est le voilà!

Claire:
Non! Ne me dit pas que cette chose noire aux décorations gothiques d’ado mal fini va nous aider à résoudre notre souci!

Sylvie:
Et si! Regarde!

Claire:
Mais c’est à une de tes élèves!

Sylvie:
Oui. Justement, regarde les devoirs pour jeudi prochain. Dans le contexte d’une classe qui prépare le Bac, tu vas tout de suite comprendre! Dépêche! Ouvre!

Claire:
Dans phdrI 2 01-54. Répon-d o ? suiv.

Sylvie: (avec le ton de l’évidence)
Alors? Tu vois! les textos ont du bon! Les d’jeunes n’ont plus de secrets!

Claire:
Attends je déchiffre!

Sylvie:
C’est quand même pas si compliqué. Lis tout haut.

Claire:
Dans ph….. répondez aux questions suivantes, Phèdre acte I scène 2 lignes 1 à 54! Mais oui! L’adresse du courriel de la maîtresse de Phil: phdrII522. Phèdre, acte 2 scène 5 ligne 22.

Claire:
Alors, la ligne 22 de l’acte 2 scène 5, qu’est-ce que c’est?

Sylvie:
“Il suffit de tes yeux pour t’en persuader
Si tes yeux un moment voulaient me regarder.”

Claire:
Ça parait clair, elle ne passionne pas Phil, mais elle se passionne pour Phil et a décidé de tout faire pour provoquer son attention!

Belle façon de reprocher à Phil son indifférence. Pourtant, elle n’était pas farouche et le pardon lui paraissait une meilleure option que la vengeance. La plainte serait passagère et les regrets des mauvais souvenirs. Elle était décidément pleine d’espérance… et d’une patience d’ange puisqu’elle jouait aux devinettes: une adresse codée, un présage, un nom mystère. Elle ne manquait pas de sophistication car la perversité de l’effeuillage virtuel ne s’arrêtait pas là. Elle composait aussi des strophes de magicienne. Cabotine elle promettait une sublime alliance. Sœur des railleuses naïades, elle apparaissait et disparaissait sans pouvoir être retrouvée. Elle chassait, il était aux aguets. Elle le sollicitait, il l’attendait dans une inconstance à la fois merveilleuse et déstabilisante. Elle l’oubliait, il la convoitait. Elle revenait comme une présence céleste qui se souvient parfois de la vie d’en bas. Merveille, il se sentait secouru.

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Marie Spartalli Stillman, The Love Messenger

Elle ne demandait rien à Phil. Ainsi elle ne lui donnait l’autorisation de rien, mais s’invitait sans permission dans ses courriels. Elle était d’abord juste une esquisse sans visage, une présence avec une voix pleine de promesses et déjà toute lige. Elle échafaudait message après message une estampe d’alcôve. Je me demandais quand et comment Phil avait fini par trouver la solution à ce jeu sentimental. Elle ne se racontait pas. Elle ne distillait pas ses sentiments dans des confessions de maîtresse larmoyante et culpabilisante. Elle jouait! Elle était distrayante avec ses bons mots ou ses énigmes. Phil les yeux bandés jouait colin-maillard tandis qu’elle s’éloignait ou s’approchait tantôt silencieuse tantôt rieuse. Magnanime, loin des préoccupations domestiques, son être était un délice. Elle avait choisi deux vers brefs pour dire à Phil son amour et lui reprocher son désintérêt. La littérature lui servait de miroir. Quelle héroïne de roman était Ash Wantage? De quelle récit dramatique venait la citation de son premier billet? Que fallait-il comprendre de cette allusion à Jane Austen? Tous ces romans entrecroisés nous livraient ses secrets et trahissaient ses intrigues. Elle voulut se cacher, elle me donna un guide, car le nom de son acte de naissance n’aurait été qu’une mention légale vide de sens.

…À suivre

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